Anselm Kiefer, Exodus, November 19, 2022–June 16, 2023, Gagosian at Marciano Art Foundation, Los Angeles.
L’Evangile, message de libération, ressemble facilement à son contraire, message d’asservissement. Il suffit d’inverser, parfois de manière presque imperceptible, les poids respectifs de la grâce et de la consécration, pour que le paradis spirituel se mue en un enfer religieux. Un nombre considérable de chrétiens dans le monde vit essentiellement la religion comme un moyen de contrainte morale et de dépendance sociale. La foi apparaît alors comme un ensemble de traditions culturelles dont on tente de se défaire à grand renfort de tensions psychiques entre émancipation, culpabilité et soumission. Trouver le juste langage au travers duquel l’Evangile apparait comme un message de délivrance et de dynamisme spirituel devient ainsi un exercice d’équilibrisme périlleux.
L’Evangile, message de libération, ressemble facilement à son contraire, message d’asservissement. Il suffit d’inverser, parfois de manière presque imperceptible, les poids respectifs de la grâce et de la consécration, pour que le paradis spirituel se mue en un enfer religieux. Un nombre considérable de chrétiens dans le monde vit essentiellement la religion comme un moyen de contrainte morale et de dépendance sociale. La foi apparaît alors comme un ensemble de traditions culturelles dont on tente de se défaire à grand renfort de tensions psychiques entre émancipation, culpabilité et soumission. Trouver le juste langage au travers duquel l’Evangile apparait comme un message de délivrance et de dynamisme spirituel devient ainsi un exercice d’équilibrisme périlleux.
Gilles Bourquin,
Epître de Paul aux Colossiens 1,15-20 – Cantique au Christ, chef de l’univers
15 Le Fils est l’image du Dieu invisible,
Premier-né de toute créature,
16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles comme les invisibles,
Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs.
Tout est créé par lui et pour lui,
17 et il est, lui, par devant tout ; tout est maintenu en lui,
18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Eglise.
Il est le commencement,
Premier-né d’entre les morts,
afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude
20 et de tout réconcilier par lui et pour lui,
et sur la terre et dans les cieux,
ayant établi la paix par le sang de sa croix.
Epître de Paul aux Colossiens 1,24-29 – Le combat de l’apôtre
24 Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et ce qu’il me reste personnellement à souffrir dans les épreuves du Christ, je l’achève en faveur de son corps qui est l’Eglise ; 25 j’en suis devenu le ministre en vertu de la charge que Dieu m’a confiée à votre égard : achever l’annonce de la parole de Dieu, 26 le mystère tenu caché tout au long des âges et que Dieu a manifesté maintenant à ses saints. 27 Il a voulu leur faire connaître quelles sont les richesses et la gloire de ce mystère parmi les païens : Christ au milieu de vous, l’espérance de la gloire ! 28 C’est lui que nous annonçons, avertissant chacun, instruisant chacun en toute sagesse, afin de rendre chacun parfait en Christ. 29 C’est le but de mon labeur, du combat mené avec sa force qui agit puissamment en moi.
Prédication du 5 juillet 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse
L’Evangile peut être spirituellement très dynamisant mais aussi potentiellement épuisant pour le psychisme du croyant. Bien enseigné, il produit les meilleurs effets psychologiques et spirituels, tandis qu’il suffit de déviances minimes dans son enseignement pour que sa logique créatrice et libératrice se transforme en une logique négatrice et paralysante, qui produit les pires effets.
Le problème : Les possibles méfaits psychologiques de l’Evangile
L’exposé de ces déviances est une mise en garde qui montre clairement ce qu’il ne faut pas enseigner, et rend attentif au risque que comporte tout enseignement évangélique, lequel peut facilement se renverser en son exact contraire dans l’esprit d’un auditeur mal orienté.
Le cas le plus général de renversement pathologique du message de l’Evangile consiste à supposer que l’immensité du don reçu de Dieu implique de notre part une reconnaissance telle qu’elle nous oblige à tous les sacrifices possibles et imaginables. Selon cette logique quasi évidente, le don divin de la grâce implique un sacrifice écrasant de son bénéficiaire. L’Evangile divinement libérateur se transforme alors en un Evangile diaboliquement asservissant. La grâce divine se mue en son exact contraire : la condamnation divine.
Le remède : Ne pas surpasser nos forces psychologiques et spirituelles
Le remède, ou la voie d’évitement de ce travers qui pollue complètement le sens de l’Evangile de la grâce, consiste à bien vérifier que tout ce que l’on donne spirituellement provient effectivement d’un bienfait supérieur que l’on a reçu de Dieu. Pour se sentir à l’aise dans l’esprit de l’Evangile, il s’agit de veiller à ne jamais donner davantage de ce que l’on est capable de donner sans s’épuiser psychologiquement, moralement et spirituellement. Il s’agit de mesurer ce que l’on a réellement reçu et qui est à notre disposition spirituellement, sans que cela produise en nous des sentiments de culpabilité ou d’épuisement croissants.
La structure de l’épître aux Colossiens : Un remède à l’épuisement spirituel
La logique qui préside à la construction littéraire de l’épître aux Colossiens permet de contredire à peu près tous les méfaits psychologiques que produit régulièrement la foi chrétienne, parmi lesquels on peut citer les sentiments de culpabilité et de fatigue spirituelle.
L’épître aux Colossiens présente un prolongement de la pensée de Paul, qui en respecte la logique et l’esprit, mais complète et renforce certains de ses raisonnements, notamment en ce qui concerne la théologie de la création, c’est-à-dire la cosmologie de l’univers. Cette épître a donc vraisemblablement été écrite par l’un des disciples du célèbre apôtre.
La construction de l’épître aux Colossiens suit un plan qui montre clairement la précédence de ce que l’on reçoit par rapport à ce que l’on donne. En terme techniques, dans l’épître aux Colossiens la théologie de la création et de la rédemption (Col 1,15-20) précède systématiquement la théologie de la consécration (Col 1,24-29). D’abord l’on reçoit le don de l’être et le don de la grâce, puis l’on puise dans ces deux dons l’énergie de produire le don d’accomplir sa consécration, son ministère : ainsi le faire découle de l’être.
L’hygiène spirituelle de veille intérieure au respect de soi
Lorsque je ressens un sentiment de rejet, de culpabilité, de fatigue ou de lassitude, la première chose à faire consiste à abandonner l’action épuisante que je suis en train d’essayer de produire, et de prendre le temps de revenir me nourrir spirituellement à la source, en rejetant tout sentiment d’infériorité, d’insuffisance et de culpabilité.
L’hygiène évangélique appropriée au respect de soi consiste à systématiquement renvoyer tout sentiment de rejet, de culpabilité ou de lassitude à la grâce compatissante du Christ, qui supporte la faiblesse de notre être et de notre agir. Avant d’aller de l’avant vers de nouvelles activités, il s’agit de revenir à la source de l’énergie spirituelle qui permet d’accomplir ces activités en toute liberté de cœur, en nous sentant à l’aise avec nous-mêmes.
La création de ce que nous sommes précède notre propre capacité de création
De toute manière, il est raisonnablement humble de supposer que nous sommes tout-à-fait incapables de produire et d’offrir quoi que ce soit que nous n’avons pas préalablement reçu nous-mêmes. C’est là l’office de la théologie de la création de l’épître aux Colossiens, qui suppose que le Fils est « premier né de toute créature, car en lui tout a été créé » (Col 1,15-16). Dans ce que nous sommes au fond de nous-mêmes et dans ce que nous sommes capables d’être, il y a déjà la nature sensible, compatissante et bienfaisante du Christ, qui se trouve à l’origine divine profonde de notre être.
La première tâche spirituelle du croyant consiste donc à visiter en lui-même cette fragilité, cette sensibilité et cette vulnérabilité qui font la valeur christique de son être, préalablement à toute action que ce croyant ou cette croyante puisse entreprendre. Se respecter soi-même et ne pas s’abandonner au rejet de soi, à la culpabilité ou à la lassitude, c’est respecter le Christ, mais cette formulation pourrait à nouveau devenir culpabilisante. En effet, si le devoir de se respecter équivaut au respect du Christ, notre incapacité à nous respecter pourrait produire à nouveau un cercle vicieux de négativité spirituelle.
Notre incapacité à admettre nos limites humaines
Nos sentiments négatifs proviennent du fait que nous ne sommes pas réconciliés avec nos limites. Nous exigeons la perfection de nous-mêmes et nous nous estimons coupables de ne pas produire assez. Mais même en admettant que nous sommes réellement coupables de manquements, et donc pécheurs, il s’agit de remettre ces insuffisances au Fils, car « il a plu a Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude » (Col 1,19). C’est donc par décret divin que la plénitude ne réside pas en nous mais en le Fils. Il est en conséquence normal que nous nous sentions en partie vides et non accomplis, et qu’il nous faille rechercher en Dieu et non dans nos mérites cette plénitude et cet accomplissement qui nous manque.
L’Evangile de la grâce dynamisante n’est pas un évangile au rabais
Tout ce discours qui vient d’être exposé pourrait à son tour générer une culpabilité chez les personnes qui pensent qu’il s’agit là d’un discours trop facile et complaisant, d’un Evangile au rabais qui ne respecte pas les exigences divines envers l’homme. Mais c’est l’inverse qui est vrai, car s’en remettre à Dieu et chercher en lui la force d’agir, loin de diminuer nos facultés d’action, a pour effet de les multiplier. C’est en étant bien dans sa peau, rempli d’une réelle motivation spirituelle, que l’on accomplit les œuvres les plus soignées.
Certains s’épuisent pour une bagatelle, alors que d’autres réalisent des chefs d’œuvre pour ainsi dire sans se fatiguer. Et bien plus, nos œuvres accomplies dans un réel esprit de motivation et de grâce ont pour effet de nous reposer. Agir en Dieu, c’est trouver le calme intérieur qui produit le repos de l’âme au cœur même de l’action.
Cet étonnant résultat apparait dans l’affirmation de l’auteur de l’épître aux Colossiens, qui affirme « je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous » (Col 1,24). La lecture dangereuse de ce passage conduit au masochisme spirituel ou à un esprit pénitentiel pour lequel il est nécessaire de souffrir afin de racheter ses fautes devant Dieu. Sa lecture stimulante renvoie à la joie de se rendre utile, au sentiment positif de soi que l’on récolte en ayant le sentiment de bien agir, d’être capable de produire du positif, même si cela demande un effort, une souffrance, une épreuve qui fait partie du mouvement.
La grâce qui se prolonge dans les œuvres suffit et ne demande rien en retour
En résumé, pour conclure en faisant un pas de plus, le don de l’être et de la grâce, par le Christ « premier-né de toute créature (Col 1,15) et ayant « tout réconcilié par lui et pour lui » (Col 1,20), ne nous demande rien en retour, comme si nous mourrions le jour même, sauvés par l’amour inconditionnel de Dieu sans rien avoir accompli. Tout ce que nous pouvons produire, réaliser par la suite fait partie du don de l’être et de la grâce, cela n’ajoute rien de nécessaire de notre part, mais au-contraire nous rend participants de l’agir divin, coproducteurs avec Dieu, dans un esprit d’enthousiasme qui ne se gêne pas de dire stop lorsque les choses vont trop loin ou trop vite pour soi, et qu’une pause de méditation spirituelle s’avère de la plus haute importance. Amen.
Vous pouvez réagir à cette prédication sur » mon propre site internet.
15 Le Fils est l’image du Dieu invisible,
Premier-né de toute créature,
16 car en lui tout a été créé, dans les cieux et sur la terre,
les êtres visibles comme les invisibles,
Trônes et Souverainetés, Autorités et Pouvoirs.
Tout est créé par lui et pour lui,
17 et il est, lui, par devant tout ; tout est maintenu en lui,
18 et il est, lui, la tête du corps, qui est l’Eglise.
Il est le commencement,
Premier-né d’entre les morts,
afin de tenir en tout, lui, le premier rang.
19 Car il a plu à Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude
20 et de tout réconcilier par lui et pour lui,
et sur la terre et dans les cieux,
ayant établi la paix par le sang de sa croix.
Epître de Paul aux Colossiens 1,24-29 – Le combat de l’apôtre
24 Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et ce qu’il me reste personnellement à souffrir dans les épreuves du Christ, je l’achève en faveur de son corps qui est l’Eglise ; 25 j’en suis devenu le ministre en vertu de la charge que Dieu m’a confiée à votre égard : achever l’annonce de la parole de Dieu, 26 le mystère tenu caché tout au long des âges et que Dieu a manifesté maintenant à ses saints. 27 Il a voulu leur faire connaître quelles sont les richesses et la gloire de ce mystère parmi les païens : Christ au milieu de vous, l’espérance de la gloire ! 28 C’est lui que nous annonçons, avertissant chacun, instruisant chacun en toute sagesse, afin de rendre chacun parfait en Christ. 29 C’est le but de mon labeur, du combat mené avec sa force qui agit puissamment en moi.
Prédication du 5 juillet 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse
L’Evangile peut être spirituellement très dynamisant mais aussi potentiellement épuisant pour le psychisme du croyant. Bien enseigné, il produit les meilleurs effets psychologiques et spirituels, tandis qu’il suffit de déviances minimes dans son enseignement pour que sa logique créatrice et libératrice se transforme en une logique négatrice et paralysante, qui produit les pires effets.
Le problème : Les possibles méfaits psychologiques de l’Evangile
L’exposé de ces déviances est une mise en garde qui montre clairement ce qu’il ne faut pas enseigner, et rend attentif au risque que comporte tout enseignement évangélique, lequel peut facilement se renverser en son exact contraire dans l’esprit d’un auditeur mal orienté.
Le cas le plus général de renversement pathologique du message de l’Evangile consiste à supposer que l’immensité du don reçu de Dieu implique de notre part une reconnaissance telle qu’elle nous oblige à tous les sacrifices possibles et imaginables. Selon cette logique quasi évidente, le don divin de la grâce implique un sacrifice écrasant de son bénéficiaire. L’Evangile divinement libérateur se transforme alors en un Evangile diaboliquement asservissant. La grâce divine se mue en son exact contraire : la condamnation divine.
Le remède : Ne pas surpasser nos forces psychologiques et spirituelles
Le remède, ou la voie d’évitement de ce travers qui pollue complètement le sens de l’Evangile de la grâce, consiste à bien vérifier que tout ce que l’on donne spirituellement provient effectivement d’un bienfait supérieur que l’on a reçu de Dieu. Pour se sentir à l’aise dans l’esprit de l’Evangile, il s’agit de veiller à ne jamais donner davantage de ce que l’on est capable de donner sans s’épuiser psychologiquement, moralement et spirituellement. Il s’agit de mesurer ce que l’on a réellement reçu et qui est à notre disposition spirituellement, sans que cela produise en nous des sentiments de culpabilité ou d’épuisement croissants.
La structure de l’épître aux Colossiens : Un remède à l’épuisement spirituel
La logique qui préside à la construction littéraire de l’épître aux Colossiens permet de contredire à peu près tous les méfaits psychologiques que produit régulièrement la foi chrétienne, parmi lesquels on peut citer les sentiments de culpabilité et de fatigue spirituelle.
L’épître aux Colossiens présente un prolongement de la pensée de Paul, qui en respecte la logique et l’esprit, mais complète et renforce certains de ses raisonnements, notamment en ce qui concerne la théologie de la création, c’est-à-dire la cosmologie de l’univers. Cette épître a donc vraisemblablement été écrite par l’un des disciples du célèbre apôtre.
La construction de l’épître aux Colossiens suit un plan qui montre clairement la précédence de ce que l’on reçoit par rapport à ce que l’on donne. En terme techniques, dans l’épître aux Colossiens la théologie de la création et de la rédemption (Col 1,15-20) précède systématiquement la théologie de la consécration (Col 1,24-29). D’abord l’on reçoit le don de l’être et le don de la grâce, puis l’on puise dans ces deux dons l’énergie de produire le don d’accomplir sa consécration, son ministère : ainsi le faire découle de l’être.
L’hygiène spirituelle de veille intérieure au respect de soi
Lorsque je ressens un sentiment de rejet, de culpabilité, de fatigue ou de lassitude, la première chose à faire consiste à abandonner l’action épuisante que je suis en train d’essayer de produire, et de prendre le temps de revenir me nourrir spirituellement à la source, en rejetant tout sentiment d’infériorité, d’insuffisance et de culpabilité.
L’hygiène évangélique appropriée au respect de soi consiste à systématiquement renvoyer tout sentiment de rejet, de culpabilité ou de lassitude à la grâce compatissante du Christ, qui supporte la faiblesse de notre être et de notre agir. Avant d’aller de l’avant vers de nouvelles activités, il s’agit de revenir à la source de l’énergie spirituelle qui permet d’accomplir ces activités en toute liberté de cœur, en nous sentant à l’aise avec nous-mêmes.
La création de ce que nous sommes précède notre propre capacité de création
De toute manière, il est raisonnablement humble de supposer que nous sommes tout-à-fait incapables de produire et d’offrir quoi que ce soit que nous n’avons pas préalablement reçu nous-mêmes. C’est là l’office de la théologie de la création de l’épître aux Colossiens, qui suppose que le Fils est « premier né de toute créature, car en lui tout a été créé » (Col 1,15-16). Dans ce que nous sommes au fond de nous-mêmes et dans ce que nous sommes capables d’être, il y a déjà la nature sensible, compatissante et bienfaisante du Christ, qui se trouve à l’origine divine profonde de notre être.
La première tâche spirituelle du croyant consiste donc à visiter en lui-même cette fragilité, cette sensibilité et cette vulnérabilité qui font la valeur christique de son être, préalablement à toute action que ce croyant ou cette croyante puisse entreprendre. Se respecter soi-même et ne pas s’abandonner au rejet de soi, à la culpabilité ou à la lassitude, c’est respecter le Christ, mais cette formulation pourrait à nouveau devenir culpabilisante. En effet, si le devoir de se respecter équivaut au respect du Christ, notre incapacité à nous respecter pourrait produire à nouveau un cercle vicieux de négativité spirituelle.
Notre incapacité à admettre nos limites humaines
Nos sentiments négatifs proviennent du fait que nous ne sommes pas réconciliés avec nos limites. Nous exigeons la perfection de nous-mêmes et nous nous estimons coupables de ne pas produire assez. Mais même en admettant que nous sommes réellement coupables de manquements, et donc pécheurs, il s’agit de remettre ces insuffisances au Fils, car « il a plu a Dieu de faire habiter en lui toute la plénitude » (Col 1,19). C’est donc par décret divin que la plénitude ne réside pas en nous mais en le Fils. Il est en conséquence normal que nous nous sentions en partie vides et non accomplis, et qu’il nous faille rechercher en Dieu et non dans nos mérites cette plénitude et cet accomplissement qui nous manque.
L’Evangile de la grâce dynamisante n’est pas un évangile au rabais
Tout ce discours qui vient d’être exposé pourrait à son tour générer une culpabilité chez les personnes qui pensent qu’il s’agit là d’un discours trop facile et complaisant, d’un Evangile au rabais qui ne respecte pas les exigences divines envers l’homme. Mais c’est l’inverse qui est vrai, car s’en remettre à Dieu et chercher en lui la force d’agir, loin de diminuer nos facultés d’action, a pour effet de les multiplier. C’est en étant bien dans sa peau, rempli d’une réelle motivation spirituelle, que l’on accomplit les œuvres les plus soignées.
Certains s’épuisent pour une bagatelle, alors que d’autres réalisent des chefs d’œuvre pour ainsi dire sans se fatiguer. Et bien plus, nos œuvres accomplies dans un réel esprit de motivation et de grâce ont pour effet de nous reposer. Agir en Dieu, c’est trouver le calme intérieur qui produit le repos de l’âme au cœur même de l’action.
Cet étonnant résultat apparait dans l’affirmation de l’auteur de l’épître aux Colossiens, qui affirme « je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous » (Col 1,24). La lecture dangereuse de ce passage conduit au masochisme spirituel ou à un esprit pénitentiel pour lequel il est nécessaire de souffrir afin de racheter ses fautes devant Dieu. Sa lecture stimulante renvoie à la joie de se rendre utile, au sentiment positif de soi que l’on récolte en ayant le sentiment de bien agir, d’être capable de produire du positif, même si cela demande un effort, une souffrance, une épreuve qui fait partie du mouvement.
La grâce qui se prolonge dans les œuvres suffit et ne demande rien en retour
En résumé, pour conclure en faisant un pas de plus, le don de l’être et de la grâce, par le Christ « premier-né de toute créature (Col 1,15) et ayant « tout réconcilié par lui et pour lui » (Col 1,20), ne nous demande rien en retour, comme si nous mourrions le jour même, sauvés par l’amour inconditionnel de Dieu sans rien avoir accompli. Tout ce que nous pouvons produire, réaliser par la suite fait partie du don de l’être et de la grâce, cela n’ajoute rien de nécessaire de notre part, mais au-contraire nous rend participants de l’agir divin, coproducteurs avec Dieu, dans un esprit d’enthousiasme qui ne se gêne pas de dire stop lorsque les choses vont trop loin ou trop vite pour soi, et qu’une pause de méditation spirituelle s’avère de la plus haute importance. Amen.
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