Image: Gabriel Orozco, Samurai Tree 1U (2011)
Toute forme de spiritualité humaine atteint très imparfaitement la Béatitude absolue. En tout temps, l'être humain reste confronté au manque de ce qu'il désire et à la présence de ce qui est contraire à ses attentes. Dans ces conditions, la spiritualité comporte toujours deux dimensions active et passive. La première prend la forme d'un chemin d'aquisition de la sagesse, la seconde consiste en une réception de la grâce divine et du repos de l'âme. De ces deux dimensions indissociables, la seconde précède et conditionne souvent la première, la paix intérieure de l'être constituant le fondement de la sagesse du faire.
Toute forme de spiritualité humaine atteint très imparfaitement la Béatitude absolue. En tout temps, l'être humain reste confronté au manque de ce qu'il désire et à la présence de ce qui est contraire à ses attentes. Dans ces conditions, la spiritualité comporte toujours deux dimensions active et passive. La première prend la forme d'un chemin d'aquisition de la sagesse, la seconde consiste en une réception de la grâce divine et du repos de l'âme. De ces deux dimensions indissociables, la seconde précède et conditionne souvent la première, la paix intérieure de l'être constituant le fondement de la sagesse du faire.
Gilles Bourquin,
Proverbes 15,30 – 16,3 - Sagesse autonome et sagesse théologique
30 Un regard lumineux donne une joie profonde,
une bonne nouvelle donne des forces.
31 Qui prête une oreille attentive à un avertissement salutaire
habitera parmi les sages.
32 Qui rejette l'éducation se méprise lui-même,
mais qui écoute l'avertissement acquiert du bon sens.
33 La crainte du SEIGNEUR est une discipline de sagesse ;
avant la gloire : l'humilité.
1 A l'homme les projets ;
au SEIGNEUR la réponse.
2 Toutes les voies de l'homme sont pures à ses yeux,
mais c'est le SEIGNEUR qui pèse les cœurs.
3 Expose ton action au SEIGNEUR
et tes plans se réaliseront.
Epître de Paul aux Colossiens 1,9-14 - Prière pour l'Eglise
9 Voilà pourquoi, de notre côté, du jour où nous l'avons appris, nous ne cessons pas de prier pour vous. Nous demandons à Dieu que vous ayez pleine connaissance de sa volonté en toute sagesse et pénétration spirituelle, 10 pour que vous meniez une vie digne du Seigneur, recherchant sa totale approbation. Par tout ce que vous ferez de bien, vous porterez du fruit et progresserez dans la vraie connaissance de Dieu ; 11 vous serez fortifiés à tous égards par la vigueur de sa gloire et ainsi amenés à une persévérance et une patience à toute épreuve.
Avec joie, 12 rendez grâce au Père qui vous a rendus capables d'avoir part à l'héritage des saints dans la lumière. 13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour ; 14 en lui nous sommes délivrés, nos péchés sont pardonnés.
Evangile de Jean 14,1-7 - Jésus, chemin vers le Père
1 « Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. 2 Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures : sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez ? 3 Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi. 4 Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin. » 5 Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ? » 6 Jésus lui dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi. 7 Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu. »
Prédication du dimanche 7 juin 2026 à Péry, dans le Jura bernois, en Suisse
Nous devons reconnaitre – et d’ailleurs presque toutes les spiritualités humaines le reconnaissent, à défaut des plus prétentieuses – que notre situation personnelle, notre vie spirituelle humaine, quelle que soit notre religion et notre culture, notre expérience de vie, reste la plupart du temps très éloignée de la Plénitude absolue, de la Félicité éternelle.
Il subsiste toujours un écart fondamental, un manque abyssal, un vide constitutif entre la Béatitude définitive et notre réalité changeante. La conception bouddhiste de la réalité permet d’exprimer clairement en quoi consiste ce manque de Plénitude : Il ne nous arrive jamais de posséder ici-bas définitivement tout ce que nous désirons et de ne plus rien supporter que nous ne désirions pas. La vie, soit à partir de notre for intérieur, soit depuis l’extérieur, se charge en permanence de nous indisposer quelque peu, de nous causer quelques imprévus, troubles et tentations avec lesquelles nous sommes en lutte dans notre spiritualité quotidienne.
C’est d’ailleurs pour cela que nous les humains avons inventé la notion de Dieu, de divinité, afin de nous représenter cet Être ou cet état parfait, ce porteur de la Plénitude et de la Béatitude absolues qui nous sont évidemment totalement inatteignables. Qui d’entre-nous pourrait prétendre atteindre Dieu, posséder le divin et en connaître tous les mystères ? C’est bien là l’objet de la religion révélée, nous présenter un Dieu en partie connaissable au travers de sa révélation, mais qui continue d’être secrètement inatteignable dans son absolue Plénitude.
Nous devons nous rendre compte, afin de rester réalistes et de bien saisir ce dont il s’agit, que notre spiritualité se présente toujours – quelle que soit notre religion, monothéiste, polythéiste ou même privée de cette sorte de divinités – sous la forme d'un certain nombre d’objectifs spirituels et concrets à atteindre avec persévérance, et qui ne sont pas encore ou imparfaitement atteints.
La spiritualité humaine n’est jamais achevée, accomplie, entièrement paisible et béatifiée, justement parce que nous vivons dans le temps, et le temps se déroule à la façon d'un présent qui advient sans cesse sans jamais parvenir à capturer tout ce qui nous échappe encore dans le futur. Entre ce que nous sommes vraiment et ce à quoi nous aspirons spirituellement – la divinité accomplie en nous, l’Esprit Saint emplissant complètement nos émotions et nos pensées – subsiste toujours un espace relationnel de confrontation, de dialogue et de compromis entre Dieu et nous. En bonne théologie chrétienne, Dieu est toujours à la fois en nous et au-dessus, au-delà de nous. Lorsqu’il nous communique sa Parole, nous l’accueillons tout autant que nous lui résistons, en raison de son excès de lumière irrecevable qui nous éclabousse et révèle notre péché.
Spiritualité active et spiritualité passive
Dans cet écart qui se creuse entre le réel et le parfait, l'inaccompli et l'accompli, les textes bibliques de ce jour révèlent les deux aspects complémentaires qui se jouent dans toute forme de spiritualité humaine: Sa dimension active et sa dimension passive. L’activité concerne ce que nous sommes en mesure de donner ou d'acquérir, tandis que la passivité désigne l’attitude d’ouverture qui nous permet de recevoir ce qui nous fait défaut. Et l’on sait qu’il est tout aussi difficile de recevoir que de donner, car recevoir suppose d’accueillir la différence de l’autre.
La dimension active de toute spiritualité humaine porte en général le nom de quête spirituelle, de chemin à suivre, de connaissance et de sagesse à acquérir. Le texte des Proverbes définit cette activité de façon très épurée, sans fioritures: « Qui prête une oreille attentive à un avertissement salutaire habitera parmi les sages » (Pr 15,31). Il n’est pas ici question de Dieu, le proverbe se situe à un niveau subalterne d’écoute commun à toute sagesse théologique ou non. Le sage n’est pas défini comme celui qui possède la sagesse – ou qui sait qui est Dieu, qui est capable d’expliquer la divinité – mais comme celui qui accepte d’écouter, étant capable de se remettre en question, y compris dans ses certitudes les plus profondes.
Cette capacité d’écoute, qui fonde la sagesse, est associée par le livre des Proverbes à la crainte de Dieu, qui peut se comprendre comme la capacité à discerner si l’on se situe en désaccord ou en accord avec l’Esprit suprême, avec le critère ultime du Bien. Cette crainte n’est donc pas une peur, elle est selon le texte l’humilité qui précède la gloire (Pr 15,33), désignant ainsi une disposition positive d'esprit qui associe l'humilité, la capacité d'écoute et le discernement de la sagesse.
On trouve une pensée similaire dans l’épître de Paul aux Colossiens, qui a peut-être été écrite par un des disciples de Paul, en raison du vocabulaire utilisé. Il y est question d’une « pleine connaissance de sa volonté [Dieu] en toute sagesse et pénétration spirituelle » (Col 1.9). L’exégète Charles Masson précise ici que cette connaissance « ne peut leur être donnée toute faite et une fois pour toutes, nouvelle loi à laquelle ils n’auraient qu’à se référer en toutes circonstances » (Commentaires des épîtres de Saint Paul aux Philippiens et Colossiens, Delachaux & Niestlé, 1950, p.94). Cette remarque est de la plus haute importance, car elle souligne une vérité qui pourrait sembler trop évidente. Connaître le chemin, selon l’Evangile de Jésus-Christ, ce n’est pas connaître la vraie formule morale infaillible de l’action, mais apprendre une sagesse qui est d'un tout autre ordre qu’un savoir de type scientifique.
L’Evangile de Jean est encore plus perturbant à ce sujet, car il enseigne que Jésus est lui-même « le chemin, la vérité et la vie » (Jn14,6) et qu’il n’est donc pas seulement le but, la destination du chemin, à savoir la Plénitude divine telle que nous l’espérons, mais qu’il correspond dans sa personne au tissu de l’entière réalité humaine dans toute son extension. Jésus se présente ainsi comme une traversée incarnée de notre humanité en ce qu’elle a de divin.
La spiritualité passive
Venons-en à la dimension passive de toute spiritualité qui, rappelons-le, est le corollaire indispensable de sa dimension active. Si la spiritualité active se résume avec le mot chemin, la spiritualité passive se résume avec les termes de paix, de repos et de grâce, qui expriment le pur recevoir. « A l’homme les projets, au Seigneur la réponse » dit le texte des Proverbes (16,1). Ici, le basculement spirituel est explicite: Une personne s’active, mais ce qu’il en est ultimement du réel et du vrai, de la folie ou de la sagesse de son action, se joue de manière au moins partiellement indépendante et externe à son pouvoir humain, parvenant à cette personne sous forme de "réponse". Le geste de la foi, ultimement, c’est cela: J’agis en croyant qu'un Autre me répond, qu'il me fait face ou me soutient.
Le texte de l'Evangile de Jean où Jésus se définit comme le chemin – il doit partir et revenir – est aussi celui où Jésus définit au mieux la dimension passive de la foi: « Que votre cœur ne se trouble pas: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures » (Jn 14,1). Ces demeures dans la maison du Père ne sont pas des lieux géographiques, mais des indicateurs de la passivité constitutive de l’être dans la foi. Demeurer dans le Père, c’est être en s’appuyant sur l’être de l’être, le fondement de l’être, être sans rien devoir faire pour être, signe de la gratuité fondamentale de l’existence. En cela, la paix de l'âme surpasse tout raisonnement possible, elle est un don divin.
La fusion des deux dimensions passive et active de toute spiritualité humaine
En fusionnant les deux dimensions de la spiritualité humaine, le maître zen vietnamien Thich Nhat Hanh affirme qu’« il n’y a pas de chemin verse la paix, la paix est le chemin », et un discours comparable pourrait être trouvé dans l’islam soufi. Cet enseignement de sagesse rejoint les paroles de Jésus dans l'Evangile de Jean. Il a ceci de perturbant qu’il suggère qu’au lieu de tenter de résister au mal qui se loge en soi par ses propres moyens – lutte qui se solde généralement par un échec – il s'agit d’accepter la présence d’une pensée que l’on estime malsaine en soi, en reconnaissant qu’elle fait partie de soi, ce qui permet une dédramatisation salutaire de nos émotions, une réconciliation avec nous-mêmes dans l'acceptation de nos propres imperfections, de nos propres tendances disgracieuses.
La paix qui en résulte, la consolation de sa propre imperfection morale, peut se solder par un détachement libérateur de sa propre dimension malsaine. La dimension passive de la spiritualité a donc ceci d'essentiel qu'elle suggère que la paix intérieure précède et ne suit pas la délivrance du mal qui se loge à l'intérieur de l'âme humaine: La paix avant le chemin, la grâce avant la justice, la réception passive avant le don actif, et non l'inverse ! Selon les Proverbes, nous l'avons vu, l’humilité précède la victoire. Dans ce sens, l’injonction de Jésus à la paix intérieure dans l’Evangile de Jean, « que votre cœur ne se trouble pas », invite à accepter que nous sommes à la fois saints, reposant dans la grâce divine, et pécheurs, incapables de nous synchroniser en tous points avec Dieu, sans espérer révolutionner un tel état d'imperfection irrésoluble dans l’immédiat de la spiritualité humaine.
Amen
Vous pouvez réagir à cette prédication sur » mon propre site internet.
30 Un regard lumineux donne une joie profonde,
une bonne nouvelle donne des forces.
31 Qui prête une oreille attentive à un avertissement salutaire
habitera parmi les sages.
32 Qui rejette l'éducation se méprise lui-même,
mais qui écoute l'avertissement acquiert du bon sens.
33 La crainte du SEIGNEUR est une discipline de sagesse ;
avant la gloire : l'humilité.
1 A l'homme les projets ;
au SEIGNEUR la réponse.
2 Toutes les voies de l'homme sont pures à ses yeux,
mais c'est le SEIGNEUR qui pèse les cœurs.
3 Expose ton action au SEIGNEUR
et tes plans se réaliseront.
Epître de Paul aux Colossiens 1,9-14 - Prière pour l'Eglise
9 Voilà pourquoi, de notre côté, du jour où nous l'avons appris, nous ne cessons pas de prier pour vous. Nous demandons à Dieu que vous ayez pleine connaissance de sa volonté en toute sagesse et pénétration spirituelle, 10 pour que vous meniez une vie digne du Seigneur, recherchant sa totale approbation. Par tout ce que vous ferez de bien, vous porterez du fruit et progresserez dans la vraie connaissance de Dieu ; 11 vous serez fortifiés à tous égards par la vigueur de sa gloire et ainsi amenés à une persévérance et une patience à toute épreuve.
Avec joie, 12 rendez grâce au Père qui vous a rendus capables d'avoir part à l'héritage des saints dans la lumière. 13 Il nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous a transférés dans le royaume du Fils de son amour ; 14 en lui nous sommes délivrés, nos péchés sont pardonnés.
Evangile de Jean 14,1-7 - Jésus, chemin vers le Père
1 « Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. 2 Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures : sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez ? 3 Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi. 4 Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin. » 5 Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ? » 6 Jésus lui dit : « Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi. 7 Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu. »
Prédication du dimanche 7 juin 2026 à Péry, dans le Jura bernois, en Suisse
Nous devons reconnaitre – et d’ailleurs presque toutes les spiritualités humaines le reconnaissent, à défaut des plus prétentieuses – que notre situation personnelle, notre vie spirituelle humaine, quelle que soit notre religion et notre culture, notre expérience de vie, reste la plupart du temps très éloignée de la Plénitude absolue, de la Félicité éternelle.
Il subsiste toujours un écart fondamental, un manque abyssal, un vide constitutif entre la Béatitude définitive et notre réalité changeante. La conception bouddhiste de la réalité permet d’exprimer clairement en quoi consiste ce manque de Plénitude : Il ne nous arrive jamais de posséder ici-bas définitivement tout ce que nous désirons et de ne plus rien supporter que nous ne désirions pas. La vie, soit à partir de notre for intérieur, soit depuis l’extérieur, se charge en permanence de nous indisposer quelque peu, de nous causer quelques imprévus, troubles et tentations avec lesquelles nous sommes en lutte dans notre spiritualité quotidienne.
C’est d’ailleurs pour cela que nous les humains avons inventé la notion de Dieu, de divinité, afin de nous représenter cet Être ou cet état parfait, ce porteur de la Plénitude et de la Béatitude absolues qui nous sont évidemment totalement inatteignables. Qui d’entre-nous pourrait prétendre atteindre Dieu, posséder le divin et en connaître tous les mystères ? C’est bien là l’objet de la religion révélée, nous présenter un Dieu en partie connaissable au travers de sa révélation, mais qui continue d’être secrètement inatteignable dans son absolue Plénitude.
Nous devons nous rendre compte, afin de rester réalistes et de bien saisir ce dont il s’agit, que notre spiritualité se présente toujours – quelle que soit notre religion, monothéiste, polythéiste ou même privée de cette sorte de divinités – sous la forme d'un certain nombre d’objectifs spirituels et concrets à atteindre avec persévérance, et qui ne sont pas encore ou imparfaitement atteints.
La spiritualité humaine n’est jamais achevée, accomplie, entièrement paisible et béatifiée, justement parce que nous vivons dans le temps, et le temps se déroule à la façon d'un présent qui advient sans cesse sans jamais parvenir à capturer tout ce qui nous échappe encore dans le futur. Entre ce que nous sommes vraiment et ce à quoi nous aspirons spirituellement – la divinité accomplie en nous, l’Esprit Saint emplissant complètement nos émotions et nos pensées – subsiste toujours un espace relationnel de confrontation, de dialogue et de compromis entre Dieu et nous. En bonne théologie chrétienne, Dieu est toujours à la fois en nous et au-dessus, au-delà de nous. Lorsqu’il nous communique sa Parole, nous l’accueillons tout autant que nous lui résistons, en raison de son excès de lumière irrecevable qui nous éclabousse et révèle notre péché.
Spiritualité active et spiritualité passive
Dans cet écart qui se creuse entre le réel et le parfait, l'inaccompli et l'accompli, les textes bibliques de ce jour révèlent les deux aspects complémentaires qui se jouent dans toute forme de spiritualité humaine: Sa dimension active et sa dimension passive. L’activité concerne ce que nous sommes en mesure de donner ou d'acquérir, tandis que la passivité désigne l’attitude d’ouverture qui nous permet de recevoir ce qui nous fait défaut. Et l’on sait qu’il est tout aussi difficile de recevoir que de donner, car recevoir suppose d’accueillir la différence de l’autre.
La dimension active de toute spiritualité humaine porte en général le nom de quête spirituelle, de chemin à suivre, de connaissance et de sagesse à acquérir. Le texte des Proverbes définit cette activité de façon très épurée, sans fioritures: « Qui prête une oreille attentive à un avertissement salutaire habitera parmi les sages » (Pr 15,31). Il n’est pas ici question de Dieu, le proverbe se situe à un niveau subalterne d’écoute commun à toute sagesse théologique ou non. Le sage n’est pas défini comme celui qui possède la sagesse – ou qui sait qui est Dieu, qui est capable d’expliquer la divinité – mais comme celui qui accepte d’écouter, étant capable de se remettre en question, y compris dans ses certitudes les plus profondes.
Cette capacité d’écoute, qui fonde la sagesse, est associée par le livre des Proverbes à la crainte de Dieu, qui peut se comprendre comme la capacité à discerner si l’on se situe en désaccord ou en accord avec l’Esprit suprême, avec le critère ultime du Bien. Cette crainte n’est donc pas une peur, elle est selon le texte l’humilité qui précède la gloire (Pr 15,33), désignant ainsi une disposition positive d'esprit qui associe l'humilité, la capacité d'écoute et le discernement de la sagesse.
On trouve une pensée similaire dans l’épître de Paul aux Colossiens, qui a peut-être été écrite par un des disciples de Paul, en raison du vocabulaire utilisé. Il y est question d’une « pleine connaissance de sa volonté [Dieu] en toute sagesse et pénétration spirituelle » (Col 1.9). L’exégète Charles Masson précise ici que cette connaissance « ne peut leur être donnée toute faite et une fois pour toutes, nouvelle loi à laquelle ils n’auraient qu’à se référer en toutes circonstances » (Commentaires des épîtres de Saint Paul aux Philippiens et Colossiens, Delachaux & Niestlé, 1950, p.94). Cette remarque est de la plus haute importance, car elle souligne une vérité qui pourrait sembler trop évidente. Connaître le chemin, selon l’Evangile de Jésus-Christ, ce n’est pas connaître la vraie formule morale infaillible de l’action, mais apprendre une sagesse qui est d'un tout autre ordre qu’un savoir de type scientifique.
L’Evangile de Jean est encore plus perturbant à ce sujet, car il enseigne que Jésus est lui-même « le chemin, la vérité et la vie » (Jn14,6) et qu’il n’est donc pas seulement le but, la destination du chemin, à savoir la Plénitude divine telle que nous l’espérons, mais qu’il correspond dans sa personne au tissu de l’entière réalité humaine dans toute son extension. Jésus se présente ainsi comme une traversée incarnée de notre humanité en ce qu’elle a de divin.
La spiritualité passive
Venons-en à la dimension passive de toute spiritualité qui, rappelons-le, est le corollaire indispensable de sa dimension active. Si la spiritualité active se résume avec le mot chemin, la spiritualité passive se résume avec les termes de paix, de repos et de grâce, qui expriment le pur recevoir. « A l’homme les projets, au Seigneur la réponse » dit le texte des Proverbes (16,1). Ici, le basculement spirituel est explicite: Une personne s’active, mais ce qu’il en est ultimement du réel et du vrai, de la folie ou de la sagesse de son action, se joue de manière au moins partiellement indépendante et externe à son pouvoir humain, parvenant à cette personne sous forme de "réponse". Le geste de la foi, ultimement, c’est cela: J’agis en croyant qu'un Autre me répond, qu'il me fait face ou me soutient.
Le texte de l'Evangile de Jean où Jésus se définit comme le chemin – il doit partir et revenir – est aussi celui où Jésus définit au mieux la dimension passive de la foi: « Que votre cœur ne se trouble pas: vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures » (Jn 14,1). Ces demeures dans la maison du Père ne sont pas des lieux géographiques, mais des indicateurs de la passivité constitutive de l’être dans la foi. Demeurer dans le Père, c’est être en s’appuyant sur l’être de l’être, le fondement de l’être, être sans rien devoir faire pour être, signe de la gratuité fondamentale de l’existence. En cela, la paix de l'âme surpasse tout raisonnement possible, elle est un don divin.
La fusion des deux dimensions passive et active de toute spiritualité humaine
En fusionnant les deux dimensions de la spiritualité humaine, le maître zen vietnamien Thich Nhat Hanh affirme qu’« il n’y a pas de chemin verse la paix, la paix est le chemin », et un discours comparable pourrait être trouvé dans l’islam soufi. Cet enseignement de sagesse rejoint les paroles de Jésus dans l'Evangile de Jean. Il a ceci de perturbant qu’il suggère qu’au lieu de tenter de résister au mal qui se loge en soi par ses propres moyens – lutte qui se solde généralement par un échec – il s'agit d’accepter la présence d’une pensée que l’on estime malsaine en soi, en reconnaissant qu’elle fait partie de soi, ce qui permet une dédramatisation salutaire de nos émotions, une réconciliation avec nous-mêmes dans l'acceptation de nos propres imperfections, de nos propres tendances disgracieuses.
La paix qui en résulte, la consolation de sa propre imperfection morale, peut se solder par un détachement libérateur de sa propre dimension malsaine. La dimension passive de la spiritualité a donc ceci d'essentiel qu'elle suggère que la paix intérieure précède et ne suit pas la délivrance du mal qui se loge à l'intérieur de l'âme humaine: La paix avant le chemin, la grâce avant la justice, la réception passive avant le don actif, et non l'inverse ! Selon les Proverbes, nous l'avons vu, l’humilité précède la victoire. Dans ce sens, l’injonction de Jésus à la paix intérieure dans l’Evangile de Jean, « que votre cœur ne se trouble pas », invite à accepter que nous sommes à la fois saints, reposant dans la grâce divine, et pécheurs, incapables de nous synchroniser en tous points avec Dieu, sans espérer révolutionner un tel état d'imperfection irrésoluble dans l’immédiat de la spiritualité humaine.
Amen
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