László Moholy-Nagy, untitled (Bauhaus Balconies).
Contrairement au judaïsme, qui demeure centré sur une application concrète de la Loi sacrée, la Torah, qu’un tribunal humain est en mesure de juger, le christianisme repose sur une justice invérifiable qui vient de Dieu, lequel ne se présentera pas devant un tribunal humain pour défendre le croyant ou pour se défendre lui-même. Le sentiment chrétien qui en résulte d’une intime communion avec Dieu ne permet toutefois pas de justifier le sentiment de perfection spirituelle et d’autorité absolue au travers de la foi que nourrissent de nombreux chrétiens. L’apôtre Paul lui-même ne s’autorise aucune prétention de perfection, car il se sait en chemin, n’ayant pas encore atteint le but de la foi.
Contrairement au judaïsme, qui demeure centré sur une application concrète de la Loi sacrée, la Torah, qu’un tribunal humain est en mesure de juger, le christianisme repose sur une justice invérifiable qui vient de Dieu, lequel ne se présentera pas devant un tribunal humain pour défendre le croyant ou pour se défendre lui-même. Le sentiment chrétien qui en résulte d’une intime communion avec Dieu ne permet toutefois pas de justifier le sentiment de perfection spirituelle et d’autorité absolue au travers de la foi que nourrissent de nombreux chrétiens. L’apôtre Paul lui-même ne s’autorise aucune prétention de perfection, car il se sait en chemin, n’ayant pas encore atteint le but de la foi.
Gilles Bourquin,
Epître de Paul aux Philippiens 3,10-16 – La vraie justice et l’élan vers le Christ
10 Il s’agit de le connaître, lui, et la puissance de sa résurrection, et la communion à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort, 11 afin de parvenir, s’il est possible, à la résurrection d’entre les morts. 12 Non que j’aie déjà obtenu tout cela ou que je sois déjà devenu parfait ; mais je m’élance pour tâcher de le saisir, parce que j’ai été saisi moi-même par Jésus Christ. 13 Frères, je n’estime pas l’avoir déjà saisi. Mon seul souci : oubliant le chemin parcouru et tout tendu en avant, 14 je m’élance vers le but, en vue du prix attaché à l’appel d’en haut que Dieu nous adresse en Jésus Christ. 15 Nous tous, les « parfaits », comportons-nous donc ainsi, et si en quelque point vous vous comportez autrement, là-dessus aussi Dieu vous éclairera. 16 En attendant, au point où nous sommes arrivés, marchons dans la même direction.
Evangile de Jean 8,12-20 – Jésus est la lumière du monde
12 Jésus, à nouveau, leur adressa la parole : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. » 13 Les Pharisiens lui dirent alors : « Tu te rends témoignage à toi-même ! Ton témoignage n’est pas recevable ! » 14 Jésus leur répondit : « Il est vrai que je me rends témoignage à moi-même, et pourtant mon témoignage est recevable, parce que je sais d’où je viens et où je vais ; tandis que vous, vous ne savez ni d’où je viens ni où je vais. 15 Vous jugez de façon purement humaine. Moi, je ne juge personne ; 16 et s’il m’arrive de juger, mon jugement est conforme à la vérité parce que je ne suis pas seul : il y a aussi celui qui m’a envoyé. 17 Dans votre propre Loi il est d’ailleurs écrit que le témoignage de deux hommes est recevable. 18 Je me rends témoignage à moi-même, et le Père qui m’a envoyé me rend témoignage lui aussi. » 19 Ils lui dirent alors : « Ton Père, où est-il ? » Jésus répondit : « Vous ne me connaissez pas et vous ne connaissez pas mon Père ; si vous m’aviez connu, vous auriez aussi connu mon Père. » 20 Il prononça ces paroles au lieu dit du Trésor, alors qu’il enseignait dans le temple. Personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue.
Prédication du 14 juin 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse
Dans le récit de l’Evangile de Jean, l’affirmation de Jésus selon laquelle il proclame qu’il est « la lumière du monde » et que celui qui le suit « ne marchera pas dans les ténèbres » (Jn 8,12) provoque un refus des prêtres Pharisiens, qu’ils argumentent ainsi : « Tu te rends témoignage à toi-même ! Ton témoignage n’est pas recevable ! ». La suite du récit raconte le débat contradictoire, la controverse, la confrontation entre Jésus et ces prêtres juifs.
Pour au moins trois raisons, il est fort probable que ce récit de controverse ne soit pas une dispute qui a réellement eu lieu, mais comme c’est souvent le cas dans l’Evangile de Jean, une mise en scène littéraire qui a pour but d’exposer une vérité théologique chrétienne.
Premièrement, il semble étrange que Jésus ait pu dire « Je suis la lumière du monde », ce qui serait apparu comme une affirmation particulièrement prétentieuse de la part de quelqu’un qui avait la réputation d’être proche des gens. Deuxièmement, il n’y a que dans l’Evangile de Jean que Jésus se présente de manière si grandiosement divine. Selon les trois autres Evangiles du Nouveau Testament ses prétentions sont orientées avant tout vers la modestie. Il affirme par exemple être venu pour servir, être doux et humble de cœur et ne pas avoir de lieu où reposer la tête. Troisièmement, l’échange d’arguments avec les Pharisiens qui suit l’affirmation grandiloquente « Je suis la lumière du monde » ressemble davantage à un exposé théorique qu’à une dispute prononcée de façon spontanée.
Pour ces diverses raisons, il est plus judicieux de supposer que cette dispute fictive de Jésus avec les Pharisiens sert en réalité à exposer le débat polémique tel qu’il se présente entre le christianisme et le judaïsme à l’époque de la rédaction de l’Evangile de Jean, soit environ un siècle après la naissance de Jésus, à quelques décennies près. En effet, les longs discours de l’Evangile de Jean dans leur ensemble sont généralement à la fois très condensés et très subtiles, ce qui rend leur compréhension souvent difficile.
Un débat compliqué dans le domaine juridique
Dans le débat qui nous concerne, l’accusation que les Pharisiens adressent à Jésus « Tu te rends témoignage à toi-même ! Ton témoignage n’est pas valable ! » manifeste qu’ils ne sont pas en mesure de comprendre à quel niveau se situe le discours de Jésus, et donc le discours du christianisme dans son ensemble. En effet, les Pharisiens argumentent de façon juridique selon une logique qui se tient, mais qui ne permet pas de saisir le sens des paroles de Jésus. Selon la Loi juive, un témoignage doit être confirmé par deux personnes pour être valable, ce qui, en soi, constitue une prudence juridique entièrement justifiée.
Jésus, de son côté, reconnaît qu’il n’est pas en mesure de présenter un second témoin humain pour confirmer sa prétention d’être « la lumière du monde ». Il répond ainsi aux Pharisiens : « Il est vrai que je me rends témoignage à moi-même », ce qui tend à valider leur appréciation négative. Quel homme pourrait en effet garantir un tel témoignage spirituel qui relève du divin ? Or, toute l’argumentation de Jésus consiste à faire entendre que le second témoin qui confirme ses dires est Dieu lui-même, Dieu son Père : « Mon jugement est conforme à la vérité parce que je ne suis pas seul, il y a aussi celui qui m’a envoyé » (Jn 8,16). Ici se situe le basculement qui oppose d’un côté les Pharisiens, entendons le judaïsme entier, et de l’autre côté Jésus, entendons le christianisme entier.
De l’avis des prêtres juifs, le jugement a lieu, comme Jésus le leur reproche, « de façon purement humaine » (Jn 8,15) : Il s’agit d’un jugement selon la Loi écrite, la Torah, qui a lieu dans un tribunal humain et qui nécessite deux témoins humains. Tandis que dans l’esprit de Jésus, le jugement se situe au niveau de la foi, dans la relation intime entre lui et son Père, et qui est donc totalement invisible d’un point de vue purement humain, c’est ainsi qu’il se défend en soulignant l’incapacité des prêtres juifs à discerner l’intimité qui le lie à Dieu son Père et qui constitue son seul témoin : « Vous ne me connaissez pas et vous ne connaissez pas mon Père » (Jn 8,19), parce que ces relations personnelles ont lieu au cœur de l’intimité de la foi chrétienne, tandis que les prêtres juifs se situent dans le domaine du visible et du judiciairement vérifiable par une police des mœurs sociales.
Un enjeu décisif, la supériorité du christianisme
Entre les prêtres Pharisiens et Jésus, entendez entre le judaïsme et le christianisme, le malentendu et la mésentente sont donc entiers. Les premiers parlent de la justice de la Loi sacrée, le second parle de la justice de la foi, qui est l’intime communion avec Dieu. Il est possible, à partir de ce point, d’argumenter en faveur de la supériorité du christianisme par rapport au judaïsme. Tandis que le judaïsme en reste à une loi juridique divine qui condamne les coupables et défend les innocents sur la base de deux témoins humains au minimum, le christianisme s’élève à l’ultime réconciliation de l’homme avec Dieu.
L’Evangile de Jean, au travers de cette controverse subtile, « met le doigt là où ça fait mal ». Il souligne que la foi chrétienne est un engagement purement personnel, qui ne peut être garanti par personne, Dieu ne pouvant pas être conduit au tribunal en tant que témoin oculaire de la foi. Ce caractère essentiellement intime de la relation à Dieu qui fonde la foi chrétienne constitue certes son joyau le plus incomparable, sa nature mystique essentielle. Elle offre à tout être humain, au pire autant qu’au meilleur, l’occasion de vivre sa vie en s’entretenant intimement avec Dieu et en recherchant son conseil en toute occasion.
Une prétention inappropriée à la perfection humaine
Cependant, l’histoire du christianisme a montré que cette prétention de la foi chrétienne à porter la lumière divine au cœur de l’âme humaine au travers de Jésus, « la lumière du monde », a aussi donné lieu à toutes les dérives spiritualistes possibles et imaginables. En effet, cette prétention à posséder Dieu en soi, en tant que témoin intérieur de la vérité divine, autorise – et oblige même selon les croyants les plus extrêmes – à proclamer une vérité qui ne peut être discutée mais doit être imposée comme étant la seule admissible.
Le problème de l’autoritarisme spirituel s’est posé très rapidement dans les premières églises chrétiennes et l’apôtre Paul y a été confronté, par exemple auprès des chrétiens de la ville de Philippes en Macédoine, bien avant que l’Evangile de Jean ne soit écrit. Dans son épître aux Philippiens, l’apôtre Paul fait usage d’un habile double langage au travers duquel il parvient à affirmer à la fois qu’il fait partie des « parfaits », en écrivant « nous tous, les parfaits, comportons-nous donc ainsi… » (Ph 3,15) et qu’il n’a pas encore atteint « la perfection » en ce qui concerne sa nature et son comportement personnel concrets : « Non que j’aie déjà obtenu tout cela ou que je sois déjà devenu parfait ; mais je m’élance pour tâcher de le saisir, parce que j’ai été saisi moi-même par Jésus-Christ » (Ph 3,12).
Toute la subtilité de la foi chrétienne réside dans cette tension entre la communion, qui est d’une certaine manière déjà entière (« parfaite ») au travers du Christ que le croyant porte en soi, et le fait que le croyant n’a jamais encore atteint la perfection personnelle, et que tout l’effort de sa foi persévérante consiste justement à se rapprocher de cet inatteignable accomplissement. Le fait de « ne pas marcher dans les ténèbres », comme le promet Jésus dans la dispute fictive de l’Evangile de Jean, dépend de la qualité divine de Jésus d’être « lumière du monde » et non d’une soi-disant perfection du croyant qui l’autoriserait à imposer ses points de vue spirituels aux autres. En tant qu’être humain, le croyant chrétien reste exposé à avoir tort ou raison au même titre que tout autre être humain possédant un cerveau limité dans ses pensées, quelles que soient ses convictions religieuses. Amen
Vous pouvez réagir à cette prédication sur » mon propre site internet.
10 Il s’agit de le connaître, lui, et la puissance de sa résurrection, et la communion à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort, 11 afin de parvenir, s’il est possible, à la résurrection d’entre les morts. 12 Non que j’aie déjà obtenu tout cela ou que je sois déjà devenu parfait ; mais je m’élance pour tâcher de le saisir, parce que j’ai été saisi moi-même par Jésus Christ. 13 Frères, je n’estime pas l’avoir déjà saisi. Mon seul souci : oubliant le chemin parcouru et tout tendu en avant, 14 je m’élance vers le but, en vue du prix attaché à l’appel d’en haut que Dieu nous adresse en Jésus Christ. 15 Nous tous, les « parfaits », comportons-nous donc ainsi, et si en quelque point vous vous comportez autrement, là-dessus aussi Dieu vous éclairera. 16 En attendant, au point où nous sommes arrivés, marchons dans la même direction.
Evangile de Jean 8,12-20 – Jésus est la lumière du monde
12 Jésus, à nouveau, leur adressa la parole : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. » 13 Les Pharisiens lui dirent alors : « Tu te rends témoignage à toi-même ! Ton témoignage n’est pas recevable ! » 14 Jésus leur répondit : « Il est vrai que je me rends témoignage à moi-même, et pourtant mon témoignage est recevable, parce que je sais d’où je viens et où je vais ; tandis que vous, vous ne savez ni d’où je viens ni où je vais. 15 Vous jugez de façon purement humaine. Moi, je ne juge personne ; 16 et s’il m’arrive de juger, mon jugement est conforme à la vérité parce que je ne suis pas seul : il y a aussi celui qui m’a envoyé. 17 Dans votre propre Loi il est d’ailleurs écrit que le témoignage de deux hommes est recevable. 18 Je me rends témoignage à moi-même, et le Père qui m’a envoyé me rend témoignage lui aussi. » 19 Ils lui dirent alors : « Ton Père, où est-il ? » Jésus répondit : « Vous ne me connaissez pas et vous ne connaissez pas mon Père ; si vous m’aviez connu, vous auriez aussi connu mon Père. » 20 Il prononça ces paroles au lieu dit du Trésor, alors qu’il enseignait dans le temple. Personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n’était pas encore venue.
Prédication du 14 juin 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse
Dans le récit de l’Evangile de Jean, l’affirmation de Jésus selon laquelle il proclame qu’il est « la lumière du monde » et que celui qui le suit « ne marchera pas dans les ténèbres » (Jn 8,12) provoque un refus des prêtres Pharisiens, qu’ils argumentent ainsi : « Tu te rends témoignage à toi-même ! Ton témoignage n’est pas recevable ! ». La suite du récit raconte le débat contradictoire, la controverse, la confrontation entre Jésus et ces prêtres juifs.
Pour au moins trois raisons, il est fort probable que ce récit de controverse ne soit pas une dispute qui a réellement eu lieu, mais comme c’est souvent le cas dans l’Evangile de Jean, une mise en scène littéraire qui a pour but d’exposer une vérité théologique chrétienne.
Premièrement, il semble étrange que Jésus ait pu dire « Je suis la lumière du monde », ce qui serait apparu comme une affirmation particulièrement prétentieuse de la part de quelqu’un qui avait la réputation d’être proche des gens. Deuxièmement, il n’y a que dans l’Evangile de Jean que Jésus se présente de manière si grandiosement divine. Selon les trois autres Evangiles du Nouveau Testament ses prétentions sont orientées avant tout vers la modestie. Il affirme par exemple être venu pour servir, être doux et humble de cœur et ne pas avoir de lieu où reposer la tête. Troisièmement, l’échange d’arguments avec les Pharisiens qui suit l’affirmation grandiloquente « Je suis la lumière du monde » ressemble davantage à un exposé théorique qu’à une dispute prononcée de façon spontanée.
Pour ces diverses raisons, il est plus judicieux de supposer que cette dispute fictive de Jésus avec les Pharisiens sert en réalité à exposer le débat polémique tel qu’il se présente entre le christianisme et le judaïsme à l’époque de la rédaction de l’Evangile de Jean, soit environ un siècle après la naissance de Jésus, à quelques décennies près. En effet, les longs discours de l’Evangile de Jean dans leur ensemble sont généralement à la fois très condensés et très subtiles, ce qui rend leur compréhension souvent difficile.
Un débat compliqué dans le domaine juridique
Dans le débat qui nous concerne, l’accusation que les Pharisiens adressent à Jésus « Tu te rends témoignage à toi-même ! Ton témoignage n’est pas valable ! » manifeste qu’ils ne sont pas en mesure de comprendre à quel niveau se situe le discours de Jésus, et donc le discours du christianisme dans son ensemble. En effet, les Pharisiens argumentent de façon juridique selon une logique qui se tient, mais qui ne permet pas de saisir le sens des paroles de Jésus. Selon la Loi juive, un témoignage doit être confirmé par deux personnes pour être valable, ce qui, en soi, constitue une prudence juridique entièrement justifiée.
Jésus, de son côté, reconnaît qu’il n’est pas en mesure de présenter un second témoin humain pour confirmer sa prétention d’être « la lumière du monde ». Il répond ainsi aux Pharisiens : « Il est vrai que je me rends témoignage à moi-même », ce qui tend à valider leur appréciation négative. Quel homme pourrait en effet garantir un tel témoignage spirituel qui relève du divin ? Or, toute l’argumentation de Jésus consiste à faire entendre que le second témoin qui confirme ses dires est Dieu lui-même, Dieu son Père : « Mon jugement est conforme à la vérité parce que je ne suis pas seul, il y a aussi celui qui m’a envoyé » (Jn 8,16). Ici se situe le basculement qui oppose d’un côté les Pharisiens, entendons le judaïsme entier, et de l’autre côté Jésus, entendons le christianisme entier.
De l’avis des prêtres juifs, le jugement a lieu, comme Jésus le leur reproche, « de façon purement humaine » (Jn 8,15) : Il s’agit d’un jugement selon la Loi écrite, la Torah, qui a lieu dans un tribunal humain et qui nécessite deux témoins humains. Tandis que dans l’esprit de Jésus, le jugement se situe au niveau de la foi, dans la relation intime entre lui et son Père, et qui est donc totalement invisible d’un point de vue purement humain, c’est ainsi qu’il se défend en soulignant l’incapacité des prêtres juifs à discerner l’intimité qui le lie à Dieu son Père et qui constitue son seul témoin : « Vous ne me connaissez pas et vous ne connaissez pas mon Père » (Jn 8,19), parce que ces relations personnelles ont lieu au cœur de l’intimité de la foi chrétienne, tandis que les prêtres juifs se situent dans le domaine du visible et du judiciairement vérifiable par une police des mœurs sociales.
Un enjeu décisif, la supériorité du christianisme
Entre les prêtres Pharisiens et Jésus, entendez entre le judaïsme et le christianisme, le malentendu et la mésentente sont donc entiers. Les premiers parlent de la justice de la Loi sacrée, le second parle de la justice de la foi, qui est l’intime communion avec Dieu. Il est possible, à partir de ce point, d’argumenter en faveur de la supériorité du christianisme par rapport au judaïsme. Tandis que le judaïsme en reste à une loi juridique divine qui condamne les coupables et défend les innocents sur la base de deux témoins humains au minimum, le christianisme s’élève à l’ultime réconciliation de l’homme avec Dieu.
L’Evangile de Jean, au travers de cette controverse subtile, « met le doigt là où ça fait mal ». Il souligne que la foi chrétienne est un engagement purement personnel, qui ne peut être garanti par personne, Dieu ne pouvant pas être conduit au tribunal en tant que témoin oculaire de la foi. Ce caractère essentiellement intime de la relation à Dieu qui fonde la foi chrétienne constitue certes son joyau le plus incomparable, sa nature mystique essentielle. Elle offre à tout être humain, au pire autant qu’au meilleur, l’occasion de vivre sa vie en s’entretenant intimement avec Dieu et en recherchant son conseil en toute occasion.
Une prétention inappropriée à la perfection humaine
Cependant, l’histoire du christianisme a montré que cette prétention de la foi chrétienne à porter la lumière divine au cœur de l’âme humaine au travers de Jésus, « la lumière du monde », a aussi donné lieu à toutes les dérives spiritualistes possibles et imaginables. En effet, cette prétention à posséder Dieu en soi, en tant que témoin intérieur de la vérité divine, autorise – et oblige même selon les croyants les plus extrêmes – à proclamer une vérité qui ne peut être discutée mais doit être imposée comme étant la seule admissible.
Le problème de l’autoritarisme spirituel s’est posé très rapidement dans les premières églises chrétiennes et l’apôtre Paul y a été confronté, par exemple auprès des chrétiens de la ville de Philippes en Macédoine, bien avant que l’Evangile de Jean ne soit écrit. Dans son épître aux Philippiens, l’apôtre Paul fait usage d’un habile double langage au travers duquel il parvient à affirmer à la fois qu’il fait partie des « parfaits », en écrivant « nous tous, les parfaits, comportons-nous donc ainsi… » (Ph 3,15) et qu’il n’a pas encore atteint « la perfection » en ce qui concerne sa nature et son comportement personnel concrets : « Non que j’aie déjà obtenu tout cela ou que je sois déjà devenu parfait ; mais je m’élance pour tâcher de le saisir, parce que j’ai été saisi moi-même par Jésus-Christ » (Ph 3,12).
Toute la subtilité de la foi chrétienne réside dans cette tension entre la communion, qui est d’une certaine manière déjà entière (« parfaite ») au travers du Christ que le croyant porte en soi, et le fait que le croyant n’a jamais encore atteint la perfection personnelle, et que tout l’effort de sa foi persévérante consiste justement à se rapprocher de cet inatteignable accomplissement. Le fait de « ne pas marcher dans les ténèbres », comme le promet Jésus dans la dispute fictive de l’Evangile de Jean, dépend de la qualité divine de Jésus d’être « lumière du monde » et non d’une soi-disant perfection du croyant qui l’autoriserait à imposer ses points de vue spirituels aux autres. En tant qu’être humain, le croyant chrétien reste exposé à avoir tort ou raison au même titre que tout autre être humain possédant un cerveau limité dans ses pensées, quelles que soient ses convictions religieuses. Amen
Vous pouvez réagir à cette prédication sur » mon propre site internet.