1887-1889, Paris, France — The four sloping legs of the Eiffel Tower undergo construction in 1887 at the Champ-de-Mars in Paris. Civil engineer Gustave Eiffel designed the unique all-steel tower as a temporary structure for the Centennial Exposition of 1889. Instead of being demolished, it became a permanent fixture and a symbol of the city. — Image by © Corbis.
Notre psychologie étant facilement instable, il nous arrive de basculer d’une attitude extrême à son contraire sans qu’il y ait de véritable amélioration. Ainsi, lorsque nous prenons conscience de notre enfermement égoïste au travers d’une prédication évangélique dénonçant le repli sur soi et encourageant la générosité, il nous arrive de sombrer dans l’attitude inverse en laquelle nous nous culpabilisons et nous nous dévalorisons en raison de notre égoïsme sans être en mesure de nous en libérer. Le remède à ce basculement se situe du côté de la révélation chrétienne de l’amour inconditionnel de Dieu, qui nous accepte tels que nous sommes, avec nos limites. Nous pouvons alors mieux nous accepter et reconnaître que le « peu » que nous pouvons donner de bon gré est déjà suffisant pour Dieu, notre mission de chrétiens ne pouvant pas prétendre s’étendre au-delà de nos forces.
Notre psychologie étant facilement instable, il nous arrive de basculer d’une attitude extrême à son contraire sans qu’il y ait de véritable amélioration. Ainsi, lorsque nous prenons conscience de notre enfermement égoïste au travers d’une prédication évangélique dénonçant le repli sur soi et encourageant la générosité, il nous arrive de sombrer dans l’attitude inverse en laquelle nous nous culpabilisons et nous nous dévalorisons en raison de notre égoïsme sans être en mesure de nous en libérer. Le remède à ce basculement se situe du côté de la révélation chrétienne de l’amour inconditionnel de Dieu, qui nous accepte tels que nous sommes, avec nos limites. Nous pouvons alors mieux nous accepter et reconnaître que le « peu » que nous pouvons donner de bon gré est déjà suffisant pour Dieu, notre mission de chrétiens ne pouvant pas prétendre s’étendre au-delà de nos forces.
Gilles Bourquin,
Livre du prophète Aggée 1,1-8 – Il est temps de reconstruire le temple
1 L’an deux du règne de Darius, le sixième mois, le premier jour du mois, la parole du SEIGNEUR fut adressée par l’intermédiaire d’Aggée, le prophète, à Zorobabel, fils de Shaltiel, le gouverneur de Juda, et à Josué, fils de Yehoçadaq, le grand prêtre : 2 « Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Ces gens-là déclarent : Il n’est pas venu, le moment de rebâtir la Maison du SEIGNEUR. » 3 Or la parole du SEIGNEUR arriva par l’intermédiaire d’Aggée, le prophète : 4 « Est-ce le moment pour vous d’habiter vos maisons lambrissées, alors que cette Maison-ci est en ruine ? 5 Et maintenant, ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Réfléchissez bien à quoi vous êtes arrivés. 6 Vous avez semé beaucoup, mais peu récolté ; vous mangez, mais sans vous rassasier ; vous buvez, mais sans être gais ; vous vous habillez, mais sans vous réchauffer, et le gain du salarié va dans une bourse trouée. 7 Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Réfléchissez bien à quoi vous êtes arrivés. 8 Montez à la montagne, rapportez du bois et rebâtissez ma Maison : j’y trouverai plaisir et je manifesterai ma gloire, dit le SEIGNEUR.
Epître de Paul aux Colossiens 2,20-3,4 – La liberté des baptisés
20 Du moment que vous êtes morts avec Christ, et donc soustraits aux éléments du monde, pourquoi vous plier à des règles, comme si votre vie dépendait encore du monde : 21 ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas ; 22 tout cela pour des choses qui se décomposent à l’usage : voilà bien les commandements et les doctrines des hommes ! 23 Ils ont beau faire figure de sagesse : « religion personnelle, dévotion, ascèse », ils sont dénués de toute valeur et ne servent qu’à contenter la chair.
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; 2 c’est en haut qu’est votre but, non sur la terre. 3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. 4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.
Evangile de Jean 8,31-36 – La véritable descendance d’Abraham
31 Jésus donc dit à ces Juifs qui avaient cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, 32 vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » 33 Ils lui répliquèrent : « Nous sommes la descendance d’Abraham et jamais personne ne nous a réduits en esclavage : comment peux-tu prétendre que nous allons devenir des hommes libres ? » 34 Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché. 35 L’esclave ne demeure pas toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours. 36 Dès lors, si c’est le Fils qui vous affranchit, vous serez réellement des hommes libres.
Prédication du dimanche des réfugiés 21 juin 2026 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse
Nous les êtres humains, que nous soyons croyants ou pas, sommes très propices à nous enfermer nous-mêmes dans des manières de vivre véritablement insolubles. Notre psychologie est facilement déséquilibrée entre des attitudes trop dominantes ou soumises, trop solitaires ou dépendantes, trop égoïstes ou altruistes, etc. C’est pour cela que la foi chrétienne, de même que les autres religions qui visent la délivrance spirituelle de leurs fidèles, proclame sans cesse que nous avons besoin d’une libération qui survient de l’extérieur de nous-mêmes, pour nous libérer de nos habitudes qui nous emprisonnent dans des attitudes autant nocives pour nous-mêmes que pour nos proches.
L’enfermement égoïste et son basculement dans l’enfermement altruiste
Parmi ces manières de vivre problématiques, on peut citer l’égoïsme, qui nous enferme dans notre bulle personnelle de sécurité et nous conduit à refuser de considérer ce qui arrive aux autres, en ne considérant que nos intérêts personnels, et la victimisation, qui prolonge l’égoïsme, lorsque nous imaginons que tout le monde est contre nous, que nous sommes des malchanceux de nature et que seul compte notre succès individuel.
Ensuite, lorsque nous prenons subitement conscience de notre égoïsme fondamental, par exemple après l’écoute d’une prédication fortement affirmée d’un Evangile moralement très exigeant, qui nous rappelle notre tendance pécheresse à nous soucier avant tout de nous-mêmes, de nos intérêts personnels et de ce qui nous arrange bien, en oubliant le malheur des autres, nous risquons de basculer dans l’enfermement inverse que l’on peut appeler le perfectionnisme moral et religieux.
Ayant ainsi basculé dans une attitude où nous cherchons à tout prix à nous débarrasser de notre enveloppe égoïste pour devenir altruistes et généreux à la suite du Christ, nous sombrons sans nous en rendre compte dans une forme inversée d’enfermement, que l’on peut appeler l’enfermement altruiste, qui se caractérise par une forte dose de culpabilité religieuse, et le sentiment d’être en permanence moralement insuffisants. Loin de nous stimuler, ce nouvel état psychique conditionné par une forte dose de dépréciation de soi, a tendance à nous paralyser dans une attitude où nous parvenons uniquement à confesser sans cesse notre péché égoïste, sans être pour autant capables de surpasser notre nature.
Ces deux types d’enfermement égoïste et altruiste, bien qu’exactement opposés l’un à l’autre, aboutissent pourtant à la même incapacité à accepter et à surmonter notre humanité qui reste inévitablement imparfaite, quoi que nous fassions, quoi que nous pensions et quelle que soit notre foi. Tant l’indifférence et l’insouciance morale de l’égoïsme que la culpabilisation et la dépréciation morale de l’altruisme se présentent hélas comme des cercles vicieux psychologiques et spirituels, qui s’empirent le premier par laxisme éthique, le second par perfectionnisme éthique.
La voie de sortie évangélique: La vérité qui rend libres
La voie de sortie présentée dans l’Evangile de Jean passe par la révélation divine au travers de la personne de Jésus, comprise comme une « vérité qui rend libre » (Jn 8,32) et non comme une vérité qui met sous pression, qui oblige et qui culpabilise. Ce don divin de la délivrance, c’est celui de l’acceptation inconditionnelle par Dieu, qui nous accueille dans l’Evangile tels que nous sommes, avec l’invitation à nous découvrir et à nous accepter nous-mêmes avec nos forces et faiblesses, nos compétences et nos désirs, et non tels que nous croyons devoir être, largement au-delà de nos forces réelles. Nous sommes en effet généralement remplis de fausses idées religieuses sur ce que Dieu attend réellement de nous ainsi que sur ce qu’il condamne en nous. Notre évolution spirituelle passe donc par un plus grand respect de nous-mêmes et par une meilleure écoute de ce que nous sommes réellement destinés à devenir et à réaliser dans notre vie. Ce que nous sommes réellement capables de réaliser, avec nos forces humaines et notre durée de vie limitées, n’est en général qu’un fragment infime de tout ce que nous imaginons devoir et pouvoir être et faire.
Afin de mieux saisir le processus de cette libération intérieure par l’Evangile, considérons la description biblique de l’enfermement égoïste que nous offre la prophétie d’Aggée et la description de l’enfermement altruiste que nous présente l’épître de Paul aux Colossiens. Dans les deux cas, la voie de l’auto-enfermement soit égoïste soit altruiste et celle de la libération par la Parole divine véritablement révélée sont soigneusement présentées.
Le prophète Aggée et le remède communautaire à l’enfermement égoïste
L’intervention du prophète Aggée se situe aux environs de 520 avant Jésus-Christ, une vingtaine d’années après que les juifs déportés à Babylone aient reçu l’autorisation par le roi de Perse Cyrus de retourner à Jérusalem afin d’y bâtir le temple de Yahvé. Le prophète Aggée part d’une triple constatation : Tout d’abord (Ag 1,2), contrairement au projet de leur libérateur perse, les juifs rentrés au pays n’ont pas entamé, après deux décennies, la reconstruction du temple de Jérusalem incendié et détruit en 586 avant J.-C., septante ans plus tôt, par le roi babylonien Nabuchodonosor lors de leur déportation en Mésopotamie.
Ensuite (Ag 1,4), le prophète Aggée constate que chacun s’affaire à reconstruire sa propre demeure « lambrissée », luxueusement recouverte de bois, tandis que la Maison de Dieu reste en ruine. Enfin (Ag 1,5-6), Aggée constate que ces efforts égoïstes ne résolvent pas, mais plutôt renforcent la crise économique qui sévit partout dans le pays, poussant les nouveaux habitants à se concentrer chacun pour soi sur sa seule survie financière privée.
Nous nous situons donc face à une spirale d’enfermement égoïste qui ne fait qu’empirer l’économie globale des nouveaux arrivants en Terre sainte. La proposition d’Aggée, au-delà de son caractère simpliste (car réformer la religion ne suffit pas), consiste à réinsuffler une dynamique communautaire au sein du peuple juif déraciné, en le recentrant autour du Temple qui joue ici le rôle de projet à la fois religieux, social, politique et économique.
La leçon spirituelle est la suivante : En réinsufflant un esprit de coopération et d’entraide mutuelle, on obtient que chacun se décentre en partie de soi-même et de ses intérêts architecturaux et économiques privés, permettant à la nation de se réorganiser au travers de projets communs qui auront un effet économique bénéfique à long terme pour chacun. La décentration anti-égoïste conduit donc paradoxalement à un accroissement significatif de la réussite de chacun au travers de l’apprentissage de la coopération.
L’auteur de l’épître aux Colossiens et sa dénonciation de la fausse religiosité culpabilisante et privative de bonheur
Le remède au dérapage opposé que j’ai nommé enfermement altruiste est décrit de façon théorique dans l’épitre paulinienne aux chrétiens de Colosses, en Asie mineure, dans laquelle l’apôtre Paul (ou plus probablement un de ses disciples) s’en prend vigoureusement à une mentalité religieuse oppressante et faussement sainte, fondée sur les apparences de sainteté, qui consiste, je cite « à se plier à des règles » humaines du style « ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas » (Col 2,20-21), que l’apôtre décrit comme des principes strictes qui « ont beau faire figure de sagesse, de religion personnelle, dévotion, ascèse, mais sont dénués de toute valeur et ne servent qu’à contenter la chair » (Col 2,23), c’est-à-dire, selon une interprétation probable, à satisfaire le besoin de paraître bon chrétien.
Si cette explication théorique reste difficile à saisir, comme souvent dans les épîtres pauliniennes, elle permet d’établir une distinction certes subtile entre une religiosité artificielle, faite de contraintes qui donnent l’illusion d’une fausse sainteté humaine, avec la réalité de l’Evangile, qui comprend aussi des renoncements altruistes, comme le suggérait déjà le prophète Aggée, mais seulement dans la mesure où ces renoncements sont faits dans un esprit dynamique pleinement assumé de créativité à la fois motivée et motivante. Les renoncements concrets que demande l’Evangile sont fondés sur une logique de bon sens: Si l’on veut mettre de l’ordre dans son jardin, il faut se lever de bon matin.
Si l’Evangile demande en effet de fournir un effort physique, psychique et spirituel pour adapter sa conduite de vie, comme toute morale orientée vers des objectifs à atteindre, ce n’est pas parce que l’Evangile juge bon en soi de se sacrifier, ni parce que Dieu prend plaisir à ce que les êtres humains soient privés de ce qui leur plait, ni encore parce que Dieu entend punir les péchés de ses fidèles par des privations de bonheur, mais pour des raisons uniquement constructives, à la fois pratiques, psychiques et spirituelles. La « vérité qui rend libres », selon l’Evangile de Jean, est celle de la délivrance du péché, à savoir la délivrance de nos deux enfermements opposés, égoïste ou altruiste, vers lesquels nous pouvons être entrainés, cette double délivrance conduisant à la réalisation de notre être au travers de la mission pour laquelle nous sommes créées, et qui nous donne pleine satisfaction. Amen.
Vous pouvez réagir à cette prédication sur » mon propre site internet.
1 L’an deux du règne de Darius, le sixième mois, le premier jour du mois, la parole du SEIGNEUR fut adressée par l’intermédiaire d’Aggée, le prophète, à Zorobabel, fils de Shaltiel, le gouverneur de Juda, et à Josué, fils de Yehoçadaq, le grand prêtre : 2 « Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Ces gens-là déclarent : Il n’est pas venu, le moment de rebâtir la Maison du SEIGNEUR. » 3 Or la parole du SEIGNEUR arriva par l’intermédiaire d’Aggée, le prophète : 4 « Est-ce le moment pour vous d’habiter vos maisons lambrissées, alors que cette Maison-ci est en ruine ? 5 Et maintenant, ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Réfléchissez bien à quoi vous êtes arrivés. 6 Vous avez semé beaucoup, mais peu récolté ; vous mangez, mais sans vous rassasier ; vous buvez, mais sans être gais ; vous vous habillez, mais sans vous réchauffer, et le gain du salarié va dans une bourse trouée. 7 Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Réfléchissez bien à quoi vous êtes arrivés. 8 Montez à la montagne, rapportez du bois et rebâtissez ma Maison : j’y trouverai plaisir et je manifesterai ma gloire, dit le SEIGNEUR.
Epître de Paul aux Colossiens 2,20-3,4 – La liberté des baptisés
20 Du moment que vous êtes morts avec Christ, et donc soustraits aux éléments du monde, pourquoi vous plier à des règles, comme si votre vie dépendait encore du monde : 21 ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas ; 22 tout cela pour des choses qui se décomposent à l’usage : voilà bien les commandements et les doctrines des hommes ! 23 Ils ont beau faire figure de sagesse : « religion personnelle, dévotion, ascèse », ils sont dénués de toute valeur et ne servent qu’à contenter la chair.
1 Du moment que vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez ce qui est en haut, là où se trouve le Christ, assis à la droite de Dieu ; 2 c’est en haut qu’est votre but, non sur la terre. 3 Vous êtes morts, en effet, et votre vie est cachée avec le Christ, en Dieu. 4 Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui en pleine gloire.
Evangile de Jean 8,31-36 – La véritable descendance d’Abraham
31 Jésus donc dit à ces Juifs qui avaient cru en lui : « Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples, 32 vous connaîtrez la vérité et la vérité fera de vous des hommes libres. » 33 Ils lui répliquèrent : « Nous sommes la descendance d’Abraham et jamais personne ne nous a réduits en esclavage : comment peux-tu prétendre que nous allons devenir des hommes libres ? » 34 Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui commet le péché est esclave du péché. 35 L’esclave ne demeure pas toujours dans la maison ; le fils, lui, y demeure pour toujours. 36 Dès lors, si c’est le Fils qui vous affranchit, vous serez réellement des hommes libres.
Prédication du dimanche des réfugiés 21 juin 2026 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse
Nous les êtres humains, que nous soyons croyants ou pas, sommes très propices à nous enfermer nous-mêmes dans des manières de vivre véritablement insolubles. Notre psychologie est facilement déséquilibrée entre des attitudes trop dominantes ou soumises, trop solitaires ou dépendantes, trop égoïstes ou altruistes, etc. C’est pour cela que la foi chrétienne, de même que les autres religions qui visent la délivrance spirituelle de leurs fidèles, proclame sans cesse que nous avons besoin d’une libération qui survient de l’extérieur de nous-mêmes, pour nous libérer de nos habitudes qui nous emprisonnent dans des attitudes autant nocives pour nous-mêmes que pour nos proches.
L’enfermement égoïste et son basculement dans l’enfermement altruiste
Parmi ces manières de vivre problématiques, on peut citer l’égoïsme, qui nous enferme dans notre bulle personnelle de sécurité et nous conduit à refuser de considérer ce qui arrive aux autres, en ne considérant que nos intérêts personnels, et la victimisation, qui prolonge l’égoïsme, lorsque nous imaginons que tout le monde est contre nous, que nous sommes des malchanceux de nature et que seul compte notre succès individuel.
Ensuite, lorsque nous prenons subitement conscience de notre égoïsme fondamental, par exemple après l’écoute d’une prédication fortement affirmée d’un Evangile moralement très exigeant, qui nous rappelle notre tendance pécheresse à nous soucier avant tout de nous-mêmes, de nos intérêts personnels et de ce qui nous arrange bien, en oubliant le malheur des autres, nous risquons de basculer dans l’enfermement inverse que l’on peut appeler le perfectionnisme moral et religieux.
Ayant ainsi basculé dans une attitude où nous cherchons à tout prix à nous débarrasser de notre enveloppe égoïste pour devenir altruistes et généreux à la suite du Christ, nous sombrons sans nous en rendre compte dans une forme inversée d’enfermement, que l’on peut appeler l’enfermement altruiste, qui se caractérise par une forte dose de culpabilité religieuse, et le sentiment d’être en permanence moralement insuffisants. Loin de nous stimuler, ce nouvel état psychique conditionné par une forte dose de dépréciation de soi, a tendance à nous paralyser dans une attitude où nous parvenons uniquement à confesser sans cesse notre péché égoïste, sans être pour autant capables de surpasser notre nature.
Ces deux types d’enfermement égoïste et altruiste, bien qu’exactement opposés l’un à l’autre, aboutissent pourtant à la même incapacité à accepter et à surmonter notre humanité qui reste inévitablement imparfaite, quoi que nous fassions, quoi que nous pensions et quelle que soit notre foi. Tant l’indifférence et l’insouciance morale de l’égoïsme que la culpabilisation et la dépréciation morale de l’altruisme se présentent hélas comme des cercles vicieux psychologiques et spirituels, qui s’empirent le premier par laxisme éthique, le second par perfectionnisme éthique.
La voie de sortie évangélique: La vérité qui rend libres
La voie de sortie présentée dans l’Evangile de Jean passe par la révélation divine au travers de la personne de Jésus, comprise comme une « vérité qui rend libre » (Jn 8,32) et non comme une vérité qui met sous pression, qui oblige et qui culpabilise. Ce don divin de la délivrance, c’est celui de l’acceptation inconditionnelle par Dieu, qui nous accueille dans l’Evangile tels que nous sommes, avec l’invitation à nous découvrir et à nous accepter nous-mêmes avec nos forces et faiblesses, nos compétences et nos désirs, et non tels que nous croyons devoir être, largement au-delà de nos forces réelles. Nous sommes en effet généralement remplis de fausses idées religieuses sur ce que Dieu attend réellement de nous ainsi que sur ce qu’il condamne en nous. Notre évolution spirituelle passe donc par un plus grand respect de nous-mêmes et par une meilleure écoute de ce que nous sommes réellement destinés à devenir et à réaliser dans notre vie. Ce que nous sommes réellement capables de réaliser, avec nos forces humaines et notre durée de vie limitées, n’est en général qu’un fragment infime de tout ce que nous imaginons devoir et pouvoir être et faire.
Afin de mieux saisir le processus de cette libération intérieure par l’Evangile, considérons la description biblique de l’enfermement égoïste que nous offre la prophétie d’Aggée et la description de l’enfermement altruiste que nous présente l’épître de Paul aux Colossiens. Dans les deux cas, la voie de l’auto-enfermement soit égoïste soit altruiste et celle de la libération par la Parole divine véritablement révélée sont soigneusement présentées.
Le prophète Aggée et le remède communautaire à l’enfermement égoïste
L’intervention du prophète Aggée se situe aux environs de 520 avant Jésus-Christ, une vingtaine d’années après que les juifs déportés à Babylone aient reçu l’autorisation par le roi de Perse Cyrus de retourner à Jérusalem afin d’y bâtir le temple de Yahvé. Le prophète Aggée part d’une triple constatation : Tout d’abord (Ag 1,2), contrairement au projet de leur libérateur perse, les juifs rentrés au pays n’ont pas entamé, après deux décennies, la reconstruction du temple de Jérusalem incendié et détruit en 586 avant J.-C., septante ans plus tôt, par le roi babylonien Nabuchodonosor lors de leur déportation en Mésopotamie.
Ensuite (Ag 1,4), le prophète Aggée constate que chacun s’affaire à reconstruire sa propre demeure « lambrissée », luxueusement recouverte de bois, tandis que la Maison de Dieu reste en ruine. Enfin (Ag 1,5-6), Aggée constate que ces efforts égoïstes ne résolvent pas, mais plutôt renforcent la crise économique qui sévit partout dans le pays, poussant les nouveaux habitants à se concentrer chacun pour soi sur sa seule survie financière privée.
Nous nous situons donc face à une spirale d’enfermement égoïste qui ne fait qu’empirer l’économie globale des nouveaux arrivants en Terre sainte. La proposition d’Aggée, au-delà de son caractère simpliste (car réformer la religion ne suffit pas), consiste à réinsuffler une dynamique communautaire au sein du peuple juif déraciné, en le recentrant autour du Temple qui joue ici le rôle de projet à la fois religieux, social, politique et économique.
La leçon spirituelle est la suivante : En réinsufflant un esprit de coopération et d’entraide mutuelle, on obtient que chacun se décentre en partie de soi-même et de ses intérêts architecturaux et économiques privés, permettant à la nation de se réorganiser au travers de projets communs qui auront un effet économique bénéfique à long terme pour chacun. La décentration anti-égoïste conduit donc paradoxalement à un accroissement significatif de la réussite de chacun au travers de l’apprentissage de la coopération.
L’auteur de l’épître aux Colossiens et sa dénonciation de la fausse religiosité culpabilisante et privative de bonheur
Le remède au dérapage opposé que j’ai nommé enfermement altruiste est décrit de façon théorique dans l’épitre paulinienne aux chrétiens de Colosses, en Asie mineure, dans laquelle l’apôtre Paul (ou plus probablement un de ses disciples) s’en prend vigoureusement à une mentalité religieuse oppressante et faussement sainte, fondée sur les apparences de sainteté, qui consiste, je cite « à se plier à des règles » humaines du style « ne prends pas, ne goûte pas, ne touche pas » (Col 2,20-21), que l’apôtre décrit comme des principes strictes qui « ont beau faire figure de sagesse, de religion personnelle, dévotion, ascèse, mais sont dénués de toute valeur et ne servent qu’à contenter la chair » (Col 2,23), c’est-à-dire, selon une interprétation probable, à satisfaire le besoin de paraître bon chrétien.
Si cette explication théorique reste difficile à saisir, comme souvent dans les épîtres pauliniennes, elle permet d’établir une distinction certes subtile entre une religiosité artificielle, faite de contraintes qui donnent l’illusion d’une fausse sainteté humaine, avec la réalité de l’Evangile, qui comprend aussi des renoncements altruistes, comme le suggérait déjà le prophète Aggée, mais seulement dans la mesure où ces renoncements sont faits dans un esprit dynamique pleinement assumé de créativité à la fois motivée et motivante. Les renoncements concrets que demande l’Evangile sont fondés sur une logique de bon sens: Si l’on veut mettre de l’ordre dans son jardin, il faut se lever de bon matin.
Si l’Evangile demande en effet de fournir un effort physique, psychique et spirituel pour adapter sa conduite de vie, comme toute morale orientée vers des objectifs à atteindre, ce n’est pas parce que l’Evangile juge bon en soi de se sacrifier, ni parce que Dieu prend plaisir à ce que les êtres humains soient privés de ce qui leur plait, ni encore parce que Dieu entend punir les péchés de ses fidèles par des privations de bonheur, mais pour des raisons uniquement constructives, à la fois pratiques, psychiques et spirituelles. La « vérité qui rend libres », selon l’Evangile de Jean, est celle de la délivrance du péché, à savoir la délivrance de nos deux enfermements opposés, égoïste ou altruiste, vers lesquels nous pouvons être entrainés, cette double délivrance conduisant à la réalisation de notre être au travers de la mission pour laquelle nous sommes créées, et qui nous donne pleine satisfaction. Amen.
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