Prédication : Le pur et l’impur dans la politique et la nature humaine

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Thomas Hirschhorn, “Too Too-Much Much” Solo exhibition – Museum Dhondt-Dhaenens, Deurle (Belgium) Courtesy Galerie Chantal Crousel, Paris – Photos Romain Lopez.

Le prophète Aggée, cinq siècles avant notre ère, énonce une théorie surprenante selon laquelle la pureté n’est pas contagieuse, contrairement à l’impureté. En d’autres termes, la duplicité spirituelle n’est pas admissible. Qui se montre coupable d’actes gravement répréhensibles ne peut pas les compenser par ses bienfaits, car le mal commis « contamine » sa vie entière. En politique, cela signifie que la fin ne justifie pas les moyens. Afin de relancer l’économie de leurs pays, plusieurs dirigeants actuels sont tentés par l’extrême droite, quitte à développer des idées gravement contestables à propos des étrangers. En psychologie, cela signifie que sans parvenir à éliminer notre part sombre, notre devoir spirituel consiste à en limiter la portée dans nos actes, en nous inspirant du règne de Dieu qui est « justice, paix et joie dans l’Esprit Saint ».
Gilles Bourquin,
Livre du prophète Aggée 2,10-14 – Sans l’obéissance, tout est impur

10 Le vingt-quatre du neuvième mois, l’an deux de Darius, la parole du SEIGNEUR fut adressée à Aggée, le prophète : 11 « Ainsi parle le SEIGNEUR de l’univers : Sollicite donc des prêtres une directive en leur demandant : 12 Si quelqu’un porte de la viande sanctifiée dans le pan de son vêtement et, de ce pan, touche du pain, des légumes, du vin, de l’huile ou n’importe quel aliment, seront-ils sanctifiés ? » Les prêtres répondirent et déclarèrent : « Non ». 13 Aggée reprit : « Si un homme rendu impur par le contact d’un mort touche à l’une de ces choses, sera-t-elle impure ? » Les prêtres répondirent et déclarèrent : « Elle sera impure. » 14Aggée répliqua : « Tel est ce peuple, telle est cette nation devant moi – oracle du SEIGNEUR. Tel est l’ouvrage de leurs mains, et ce qu’ils offrent là est impur. »

Epître de Paul aux Romains 14,13-23 – Les forts et les faibles

13 Cessons donc de nous juger les uns les autres. Jugez plutôt qu’il ne faut pas être pour un frère cause de chute ou de scandale. 14 Je le sais, j’en suis convaincu par le Seigneur Jésus : rien n’est impur en soi. Mais une chose est impure pour celui qui la considère comme telle.
15 Si, en prenant telle nourriture, tu attristes ton frère, tu ne marches plus selon l’amour. Garde-toi, pour une question de nourriture, de faire périr celui pour lequel Christ est mort. 16 Que votre privilège ne puisse être discrédité. 17 Car le Règne de Dieu n’est pas affaire de nourriture ou de boisson ; il est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint. 18 C’est en servant le Christ de cette manière qu’on est agréable à Dieu et estimé des hommes. 19 Recherchons donc ce qui convient à la paix et à l’édification mutuelle.
20 Pour une question de nourriture, ne détruis pas l’œuvre de Dieu. Tout est pur, certes, mais il est mal de manger quelque chose lorsqu’on est ainsi cause de chute. 21 Ce qui est bien, c’est de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, rien qui puisse faire tomber ton frère. 22 Garde pour toi, devant Dieu, la conviction que la foi te donne. Heureux celui qui ne se condamne pas lui-même en exerçant son discernement. 23 Mais celui qui mange, alors qu’il a des doutes, est condamné, parce que son comportement ne procède pas d’une conviction de foi. Or, tout ce qui ne procède pas d’une conviction de foi est péché.

Evangile de Marc 7,14-23 – Le pur et l’impur (Dans les discussions avec les Pharisiens sur les traditions)

14 Puis, appelant de nouveau la foule, il leur disait : « Ecoutez-moi tous et comprenez. 15 Il n’y a rien d’extérieur à l’homme qui puisse le rendre impur en pénétrant en lui, mais ce qui sort de l’homme, voilà ce qui rend l’homme impur. » [ 16] 17 Lorsqu’il fut entré dans la maison, loin de la foule, ses disciples l’interrogeaient sur cette parole énigmatique. 18 Il leur dit : « Vous aussi, êtes-vous donc sans intelligence ? Ne savez-vous pas que rien de ce qui pénètre de l’extérieur dans l’homme ne peut le rendre impur, 19 puisque cela ne pénètre pas dans son cœur, mais dans son ventre, puis s’en va dans la fosse ? » Il déclarait ainsi que tous les aliments sont purs. 20 Il disait : « Ce qui sort de l’homme, c’est cela qui rend l’homme impur. 21 En effet, c’est de l’intérieur, c’est du cœur des hommes que sortent les intentions mauvaises, inconduite, vols, meurtres, 22 adultères, cupidité, perversités, ruse, débauche, envie, injures, vanité, déraison. 23 Tout ce mal sort de l’intérieur et rend l’homme impur. »

Prédication du 2 août 2026 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse

Définir ce qui est pur et ce qui est impur, la pureté et l’impureté, n’est pas très commode. On s’en fait une idée intuitivement. Selon le dictionnaire en ligne de l’Académie française, l’impureté désigne ce qui n’est pas pur, ce qui est corrompu par quelque élément étranger, comme un métal ou de l’air impur. Ce dictionnaire précise que selon les lois religieuses, une impureté est entachée de souillure et doit être rejetée, il faut séparer le pur et l’impur. Une âme impure, un esprit impur, des démons sont moralement corrompus, mauvais. Des pensées impudiques ou indécentes sont impures. On peut mener une vie pure ou impure.

Dans son commentaire du livre du prophète Aggée, l’exégète Samuel Amsler définit une bonne approche de la notion d’impureté dans l’Ancien Testament, il s’agit à ses yeux d’une qualité rituelle qui « s’attache à des objets, des animaux et surtout des maladies, à certains phénomènes de la sexualité ainsi qu’à la mort, toutes réalités menaçantes auxquelles l’homme est inévitablement exposé et dont il doit se protéger » (1988, p.35).

De nos jours, la notion d’impureté convient pour décrire certaines substances biologiques dégoutantes, comme la pourriture, les excréments, le sang, les blessures, certains boutons, l’odeur de la mort, et certains comportements humains honteux et pourtant fréquents, comme les comportements sexuels déviants ou qui nous font honte, la pornographie, les viols ou abus sexuels de tous genre qui font scandale en permanence dans la presse. La notion d’impureté est assez proche de celles de tabou et de péché, elle désigne ce qui fait partie de notre nature humaine mais qui nous repousse et dont on n’aime pas parler.

Le traitement du pur et de l’impur par le prophète Aggée, Jésus et l’apôtre Paul

Les auteurs bibliques n’ont cessé d’essayer de changer le sens de ce qui est pur et de ce qui est impur, afin de libérer les croyants des conceptions purement rituelles de l’impureté, qui condamnaient par exemple les femmes qui ont leurs règles, ou les malades, les lépreux, à être impurs, et donc injustement rejetés à l’écart de la vie sociale et de la vie religieuse.

Le prophète Aggée, dans un texte très court et donc difficile à comprendre, parvient à partir d’exemples rituels tirés de la Loi de Moïse à illustrer les propriétés opposées de la sainteté et de l’impureté. Tout d’abord, il montre que la sainteté n’est pas contagieuse. En effet, il ne suffit pas de porter sur soi une viande sacrifiée, et donc sainte, pour que les aliments que l’on mange soient tous automatiquement sanctifiés (Ag 2,12). Ensuite, Aggée montre qu’inversement, l’impureté est contagieuse, elle contamine ce qu’elle touche et même les choses saintes. Par exemple, si quelqu’un qui a touché un mort, donc une impureté, touche une nourriture sainte, cette dernière devient également impure (Ag 2,13).

Ces considérations rituelles ne sont que partiellement vérifiées par la médecine moderne. Toucher un mort ne communique pas nécessairement de maladies et n’a rien d’impur en soi dans notre culture, en revanche, la médecine actuelle admet que certaines maladies sont très contagieuses et que le non-respect des règles d’hygiène est source de maladies graves.

La caractéristique des auteurs bibliques, dont le prophète Aggée, puis Jésus et l’apôtre Paul a sa suite, cinq siècles plus tard, consiste à se détacher complètement des aspects rituel et médical du pur et de l’impur, pour en faire des notions morales et spirituelles.

La prophétie d’Aggée est imprécise et difficile à saisir : « Tel est ce peuple, telle est cette nation devant moi – oracle du SEIGNEUR. Tel est l’ouvrage de leurs mains, et ce qu’ils offrent là est impur. » (Ag 2,14). D’après le contexte, il est presque inévitable de comprendre qu’Aggée estime qu’en raison d’un comportement coupable qu’on peut lui reprocher, tout ce que le peuple fait de bien est en réalité impur. Dieu ne peut pas apprécier les bienfaits d’un peuple qui se montre par ailleurs coupable d’une grave entorse morale. La duplicité spirituelle n’est pas une attitude admissible. Quelqu’un qui se montre coupable d’actes gravement répréhensibles ne peut pas les compenser par ses bienfaits.

Les exégètes hésitent sur les faits exacts qu’Aggée reproche au peuple juif de son temps. Selon certains, il s’agit de l’égoïsme du peuple, dont le cœur est davantage attaché à ses richesses et ses belles demeures privées qu’à la gloire du Dieu Yahvé d’Israël. Selon d’autres, le prophète critique le retard de la reconstruction du Temple de Jérusalem. Dans les deux cas, le culte reste superficiel, selon la critique du prophète, le cœur n’y est pas.

Cette prophétie d’Aggée m’invite à deux types de considération pour aujourd’hui, l’une sur le plan politique et donc public, l’autre sur le plan personnel, psychique et spirituel.

La contamination de l’impur en politique

Politique, tout d’abord, le sujet est délicat, évidemment, mais il mérite d’être traité, et je ne vous demande pas de partager mes opinions sur ce point. Lorsque Aggée avertit que l’impureté est contagieuse, sur le plan politique, cela signifie que les bonnes intentions ne justifient jamais les mauvais moyens d’y parvenir. Pour comprendre notre monde actuel, il faut remonter à la folie collective du nazisme, qui a gagné le peuple allemand entier. On peut affirmer que le succès de Hitler est lié à une intention que je n’ose pas dire bonne, mais acceptable de sa part, qui consistait à remonter le moral du peuple allemand après sa très rude défaite lors de la première guerre mondiale. Hitler s’est acquis les faveurs de la classe bourgeoise allemande en relançant l’économie, mais les moyens qu’il a mis en place pour y parvenir, l’invasion et l’extermination d’autres peuples, sont inadmissibles. Cette haine violente qu’il a cultivée a fini par contaminer totalement sa politique et son peuple.

Aujourd’hui, de manière incomparablement moins radicale, bon nombre de chefs politiques dans monde, mais aussi en Europe, se rapprochent de l’extrême droite pour relancer l’économie de leur pays, au détriment des résidents étrangers et des autres peuples. A chaque fois, on peut formuler la question du prophète Aggée : Jusqu’où la fin justifie-t-elle les moyens ? A partir de quand la dureté vient-elle contaminer la politique ?

La contamination de l’impur dans la vie psychique et spirituelle

Il est facile de juger les autres, et lorsque nous parlons de politique, il est bon de nuancer nos critiques en revenant à l’examen de notre propre attitude, qui n’est pas sans failles. Sur le plan psychologique, la prophétie d’Aggée, en rappelant que l’impureté est contagieuse, suppose une vision réaliste de la nature humaine, qui n’est pas faite seulement de sainteté. Le père de la psychologie, Sigmund Freud, rappelait qu’il y a en chaque être humain une pulsion de vie et une pulsion de mort, un côté doux, généreux, compréhensif, et un côté agressif, égoïste, vengeur. A titre personnel, je ne pense pas qu’il existe des êtres humains entièrement saints, exempts de ce côté sombre, qui provient de notre nature biologique.

Jésus le rappelle en affirmant que « c’est du cœur des hommes que sortent les intentions mauvaises » (Mc 7,21). L’impureté provient de la partie sombre de notre psychisme. Cette double nature, à la fois claire et obscure, du cœur humain, appelle de notre part une attitude raisonnable. Il s’agit d’être ni défaitistes ni angéliques. Nous n’avons pas les moyens d’extirper de notre nature toute la force du mal. Le péché fait partie de notre humanité. Nous pouvons cependant, comme le suggère le prophète Aggée, placer des limites afin d’éviter que le mal ne contamine toute notre attitude. Cette pacification nécessite un constant travail psychique et spirituel sur nous-mêmes, en nous rappelant que le règne de Dieu « est justice, paix et joie dans l’Esprit Saint » (Rm 14,17). Amen



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