Aimé Morot (1850-1913). La peinture à travers les âges. La danse à travers les âges.
Esquisse pour l’Hôtel de Ville de Paris. Huile sur toile /carton, 1888.
Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.
Nos rencontres du divin adviennent soit lors de temps de méditation traditionnels, comme le culte public, soit de façon inattendue, lorsqu’un événement de notre vie nous interpelle au point que nous le relions à une intervention de l’Esprit, clin d’œil divin. La religion instituée sous la forme des Eglises chrétiennes ne possède donc pas le monopole de l’Esprit divin tel qu’il s’est manifesté lors de la fête de la Pentecôte. Y a-t-il d’ailleurs un domaine de la vie humaine qui ne soit pas concerné par l’inspiration de l’Esprit ? Et soutenir que l’Esprit Saint ne se manifeste qu’aux chrétiens, de sorte que les autres religions sont dénuées de toute pertinence spirituelle, ne s’apparente-t-il pas finalement à une forme de racisme religieux ?
Esquisse pour l’Hôtel de Ville de Paris. Huile sur toile /carton, 1888.
Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais.
Nos rencontres du divin adviennent soit lors de temps de méditation traditionnels, comme le culte public, soit de façon inattendue, lorsqu’un événement de notre vie nous interpelle au point que nous le relions à une intervention de l’Esprit, clin d’œil divin. La religion instituée sous la forme des Eglises chrétiennes ne possède donc pas le monopole de l’Esprit divin tel qu’il s’est manifesté lors de la fête de la Pentecôte. Y a-t-il d’ailleurs un domaine de la vie humaine qui ne soit pas concerné par l’inspiration de l’Esprit ? Et soutenir que l’Esprit Saint ne se manifeste qu’aux chrétiens, de sorte que les autres religions sont dénuées de toute pertinence spirituelle, ne s’apparente-t-il pas finalement à une forme de racisme religieux ?
Gilles Bourquin,
Evangile de Jean 21,1-14 – Appendice. L’apparition au bord du lac
1 Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta. 2 Simon-Pierre, Thomas qu’on appelle Didyme, Nathanaël de Cana de Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples se trouvaient ensemble. 3 Simon-Pierre leur dit : « Je vais pêcher. » Ils lui dirent : « Nous allons avec toi. » Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. 4 C’était déjà le matin ; Jésus se tint là sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui. 5 Il leur dit : « Eh, les enfants, n’avez-vous pas un peu de poisson ? » – « Non », lui répondirent-ils. 6 Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. » Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu’ils ne pouvaient plus le ramener. 7 Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.
8 Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n’étaient pas bien loin de la rive, à deux cents coudées environ. 9 Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain. 10 Jésus leur dit : « Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre. » 11 Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons, et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. 12 Jésus leur dit : « Venez déjeuner. » Aucun des disciples n’osait lui poser la question : « Qui es-tu ? » : ils savaient bien que c’était le Seigneur. 13 Alors Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson. 14 Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples depuis qu’il s’était relevé d’entre les morts.
Evangile de Matthieu 28,16-20 – Le Ressuscité envoie ses disciples en mission
16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. 17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais ils eurent des doutes. 18 Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. 19 Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, 20 leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »
Prédication de Pentecôte du 24 mai 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse
La rencontre du Ressuscité en Galilée selon Matthieu et Jean
La rencontre des disciples avec le Ressuscité en Galilée est décrite de façon complètement différente, et même inversée, dans l’Evangile de Matthieu et dans celui de Jean. Selon Matthieu, les disciples se rendent « à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre » (Mt 28,16), tandis que selon Jean, Jésus se manifeste à l’improviste « aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade » (Jn 21,1), appelée aussi Lac de Galilée.
Chez Matthieu, une rencontre est planifiée et organisée avec le Maître, en haut lieu, isolés à l’écart au sommet d’une montagne. Chez Jean, au contraire, une rencontre imprévue, inattendue et non planifiée, crée la surprise aux abords très fréquentés du lac, avec le Maître méconnaissable, au point que « les disciples ne savaient pas que c’était lui » (Jn 21,4) et que même une fois très proches de lui, ils hésitent à le reconnaître (Jn 21,12).
Rendez-vous traditionnel et surprise libérale
Nous avons là deux manières très différentes de rencontrer Dieu dans notre spiritualité de tous les jours. La rencontre planifiée, à l’écart, lors de notre temps de méditation, avec le texte biblique que nous connaissons bien, selon le modèle de Matthieu. Ou au contraire, comme chez Jean, la rencontre tout à fait inattendue du divin au travers d’événements de notre vie qui parfois tournent soit mal soit bien, mais autrement de ce que nous aurions pu ou voulu prévoir. En ligne générale, le divin se manifeste soit sous la forme d’une rencontre planifiée, comme au culte, soit de façon libre et imprévisible, n’importe quand.
Laquelle des deux manières de se révéler est-elle celle que Dieu privilégie et emploie le plus fréquemment ? Les croyants traditionnalistes préfèrent la manière planifiée, celle qui ne crée pas trop de surprises et invite à la fidélité. Il s’agit de se rendre à l’endroit où Jésus nous a indiqué de le rencontrer, dans la Bible ou au culte. Les croyants libéraux, au contraire, préfèrent la manière imprévisible, qui laisse toute la liberté à Dieu de se révéler au travers de n’importe quel événement et de n’importe quelle rencontre de notre vie.
L’oeuvre du Saint Esprit
De quelle manière l’Esprit Saint qui souffle sur les disciples depuis la fête de la Pentecôte souffle-t-il sur nous ? Est-ce que, en restreignant le souffle divin à ses manifestations au sein des Eglises chrétiennes, nous n’en faisons pas un peu trop ? Vraiment, l’Esprit divin souffle-t-il davantage sur les chrétiens que sur les croyants des autres religions, et même sur les athées, quand ces derniers s’emploient à rechercher la juste manière de vivre ?
Est-ce pour nous rassurer d’être dans le vrai, de ne pas être trop égarés, que nous surjouons chaque jour notre foi chrétienne, comme si notre culture religieuse était la seule au monde au travers de laquelle Dieu s’exprime ? L’Esprit divin est-il strictement lié à l’Esprit de Jésus ou dépend-t-il plutôt de Dieu le Père, qui se manifeste aussi dans d’autres religions ? En d’autres mots, comment nous montrer à la fois fidèles à la révélation de Dieu en Jésus-Christ et ouverts d’esprit, disposés à faire face à d’autres formes de révélations du divin.
Il n’est pas évident, en effet, de prétendre que les chrétiens vivent en général une vie plus vraie et plus juste que les non croyants ou les adeptes d’autres croyances religieuses. La différence, globalement, n’est pas si manifeste au point de repérer sans hésitation l’action de l’Esprit Saint ou de l’Esprit de Jésus auprès des croyants chrétiens plus qu’ailleurs.
Cependant, à titre individuel, plusieurs d’entre nous peuvent témoigner qu’ils se sentent soutenus dans la vie au travers de leur foi plus que s’ils étaient incroyants. Subjectivement, chaque croyant peut confesser le soutient qu’il croit recevoir de Dieu, ou la voie de Dieu, le chemin, la vérité divine qu’il discerne dans sa propre vie de tout son cœur pour son bien.
Le vide et le plein
Une autre différence de taille apparaît entre le discours du Ressuscité chez Matthieu et les événements de sa rencontre surprise chez Jean. Selon Matthieu, par ses paroles d’envoi en mission des disciples, Jésus semble doté d’une puissance à toute épreuve : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre… je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt 28, 18 et 20). Dans ces conditions, l’évangélisation du monde devrait s’effectuer sans encombre. Or chez Jean, le scénario est moins triomphaliste. Dans un premier temps, les disciples s’épuisent toute une nuit à jeter leurs filets sans rien pêcher (Jn 21,3) et pourtant Jésus, qui est ressuscité, pourrait bien les aider par son Esprit. Il ne le fait pas ! et ce n’est qu’au matin venu qu’il les invite à jeter leur filet de l’autre côté et là, « quoiqu’il y eu tant de poisson, le filet ne se déchira pas » (Jn 21,11). Il y a là une allusion évidente à la capacité de l’Eglise chrétienne à accueillir un nombre illimité de personnes.
Selon Jean, la pêche infructueuse fait tout autant partie de la vie croyante que la pêche miraculeuse et elle occupe même bien plus de temps que le miracle instantané. La vie chrétienne, même sous l’impulsion de l’Esprit Saint, est ainsi désidéalisée. Il y aura des revers, des échecs, des efforts infructueux. L’évangélisation du monde piétinera souvent.
Du point de vue de l’enseignement que nous pouvons tirer de la vie, le vide est tout aussi formateur que le plein, même sous l’impulsion de l’Esprit divin. Pourquoi Dieu permet-il si souvent la souffrance, l’erreur, la violence, l’échec, l’incompétence, l’injustice ? Tout cela fait-il partie du programme du Saint Esprit pour l’histoire humaine, ou devons-nous considérer, comme les textes des Ecritures le suggèrent parfois, que des forces spirituelles contraires, démoniaques ou mystérieuses, agissent aussi dans le monde en faveur du mal ?
Que l’on se souvienne qu’au début de son ministère, c’est l’Esprit Saint en Personne, le même que celui de la Pentecôte, qui conduisit Jésus au désert « afin qu’il y fut tenté par le diable » (Mt 4,1). Si donc Jésus lui-même a été tenté par toutes les séductions possibles et imaginables de la vie, devrions-nous rêver que les vides désertiques de la solitude, de l’épreuve et du manque en tous genres nous soient épargnés par le même Saint Esprit ?
Les ambiguïtés de la vie et le Saint Esprit
Pour un chrétien, un peu de bouddhisme aide à vivre, et pour un bouddhiste, un peu de christianisme peut être source d’équilibre, et quid de l’islam, de l’astrologie, de la kabbale juive ou même de la boule de cristal, Dieu n’aurait-il pas le droit de s’y manifester ? d’autant plus si le voyant ou la voyante ont une bonne formation psychologique ?
Un refus radical d’accepter que l’oeuvre de l’Esprit divin s’opère aussi dans les autres religions pour le bien des humains pourrait finalement s’apparenter à une forme de racisme religieux. Penser que la foi musulmane est entièrement contraire à l’Esprit de Jésus-Christ, par exemple, pourrait aboutir à une attitude de fermeture excessive renforçant les clivages culturels. Ce serait ne pas tenir compte des aspects théologiques instructifs de l’islam.
En poursuivant ce raisonnement, nous pouvons nous demander quel serait l’aboutissement d’une hypothétique évangélisation complète du monde. L’humanité entière serait devenue chrétienne et les autres religions auraient été éradiquées. Quelle que soit l’excellence de cette religion chrétienne universelle, n’y aurait-il pas le risque d’une effroyable monotonie, avec la perte des richesses des autres cultures religieuses ? En l’absence de propositions concurrentielles, la foi chrétienne ne serait plus une option, un choix, mais la seule religion admise et connue. Ce simple raisonnement invite à conclure que l’évangélisation absolue suppose en elle-même un dépassement du christianisme historique, et une action spirituelle de l’Esprit divin s’étendant à tous les domaines de l’existence, non seulement religieux.
Après tout, y a-t-il un domaine qui ne soit pas concerné par l’Esprit Saint ? N’y a-t-il pas aussi des enjeux spirituels dans la politique, l’écologie, la culture, le libéralisme et le socialisme ? Et n’est-il pas vrai que grâce à l’œuvre de l’Esprit Saint, les régimes les plus dictatoriaux, les plus extrêmes et les plus inhumains finissent pas s’effondrer, comme l’orgueilleuse tour de Babel à laquelle Dieu refusa un jour d’atteindre le ciel (Gn 11,8).
Je conclus en empruntant au théologien protestant allemand et américain Paul Tillich (1886-1965) la notion d’ambiguïté de la vie. Tillich soutient que dans la vie humaine, les réalités psychologiques, sociales, politiques et religieuses sont souvent ambigües, au sens qu’il y a souvent le pour et le contre, les avantages et les inconvénients en chaque chose. Chaque confession chrétienne a un peu les défauts de ses qualités, et Dieu fait avec elles toutes. Il trace des chemins droits avec des lignes courbes, telle est sans doute la meilleure expression de l’œuvre du Saint Esprit. Il est le Dieu de grâce à nos côtés, le Dieu fidèle malgré nos infidélités, le Dieu juste malgré nos imperfections, le Dieu d’amour inaltérable malgré nos amours altérables, le Dieu de l’immortalité malgré notre vie mortelle. Amen
Vous pouvez réagir à cette prédication sur » mon propre site internet.
1 Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade. Voici comment il se manifesta. 2 Simon-Pierre, Thomas qu’on appelle Didyme, Nathanaël de Cana de Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples se trouvaient ensemble. 3 Simon-Pierre leur dit : « Je vais pêcher. » Ils lui dirent : « Nous allons avec toi. » Ils sortirent et montèrent dans la barque, mais cette nuit-là, ils ne prirent rien. 4 C’était déjà le matin ; Jésus se tint là sur le rivage, mais les disciples ne savaient pas que c’était lui. 5 Il leur dit : « Eh, les enfants, n’avez-vous pas un peu de poisson ? » – « Non », lui répondirent-ils. 6 Il leur dit : « Jetez le filet du côté droit de la barque et vous trouverez. » Ils le jetèrent et il y eut tant de poissons qu’ils ne pouvaient plus le ramener. 7 Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : « C’est le Seigneur ! » Dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, Simon-Pierre ceignit un vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.
8 Les autres disciples revinrent avec la barque, en tirant le filet plein de poissons : ils n’étaient pas bien loin de la rive, à deux cents coudées environ. 9 Une fois descendus à terre, ils virent un feu de braise sur lequel on avait disposé du poisson et du pain. 10 Jésus leur dit : « Apportez donc ces poissons que vous venez de prendre. » 11 Simon-Pierre remonta donc dans la barque et il tira à terre le filet que remplissaient cent cinquante-trois gros poissons, et quoiqu’il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. 12 Jésus leur dit : « Venez déjeuner. » Aucun des disciples n’osait lui poser la question : « Qui es-tu ? » : ils savaient bien que c’était le Seigneur. 13 Alors Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson. 14 Ce fut la troisième fois que Jésus se manifesta à ses disciples depuis qu’il s’était relevé d’entre les morts.
Evangile de Matthieu 28,16-20 – Le Ressuscité envoie ses disciples en mission
16 Quant aux onze disciples, ils se rendirent en Galilée, à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre. 17 Quand ils le virent, ils se prosternèrent, mais ils eurent des doutes. 18 Jésus s’approcha d’eux et leur adressa ces paroles : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. 19 Allez donc : de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, 20 leur apprenant à garder tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps. »
Prédication de Pentecôte du 24 mai 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse
La rencontre du Ressuscité en Galilée selon Matthieu et Jean
La rencontre des disciples avec le Ressuscité en Galilée est décrite de façon complètement différente, et même inversée, dans l’Evangile de Matthieu et dans celui de Jean. Selon Matthieu, les disciples se rendent « à la montagne où Jésus leur avait ordonné de se rendre » (Mt 28,16), tandis que selon Jean, Jésus se manifeste à l’improviste « aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade » (Jn 21,1), appelée aussi Lac de Galilée.
Chez Matthieu, une rencontre est planifiée et organisée avec le Maître, en haut lieu, isolés à l’écart au sommet d’une montagne. Chez Jean, au contraire, une rencontre imprévue, inattendue et non planifiée, crée la surprise aux abords très fréquentés du lac, avec le Maître méconnaissable, au point que « les disciples ne savaient pas que c’était lui » (Jn 21,4) et que même une fois très proches de lui, ils hésitent à le reconnaître (Jn 21,12).
Rendez-vous traditionnel et surprise libérale
Nous avons là deux manières très différentes de rencontrer Dieu dans notre spiritualité de tous les jours. La rencontre planifiée, à l’écart, lors de notre temps de méditation, avec le texte biblique que nous connaissons bien, selon le modèle de Matthieu. Ou au contraire, comme chez Jean, la rencontre tout à fait inattendue du divin au travers d’événements de notre vie qui parfois tournent soit mal soit bien, mais autrement de ce que nous aurions pu ou voulu prévoir. En ligne générale, le divin se manifeste soit sous la forme d’une rencontre planifiée, comme au culte, soit de façon libre et imprévisible, n’importe quand.
Laquelle des deux manières de se révéler est-elle celle que Dieu privilégie et emploie le plus fréquemment ? Les croyants traditionnalistes préfèrent la manière planifiée, celle qui ne crée pas trop de surprises et invite à la fidélité. Il s’agit de se rendre à l’endroit où Jésus nous a indiqué de le rencontrer, dans la Bible ou au culte. Les croyants libéraux, au contraire, préfèrent la manière imprévisible, qui laisse toute la liberté à Dieu de se révéler au travers de n’importe quel événement et de n’importe quelle rencontre de notre vie.
L’oeuvre du Saint Esprit
De quelle manière l’Esprit Saint qui souffle sur les disciples depuis la fête de la Pentecôte souffle-t-il sur nous ? Est-ce que, en restreignant le souffle divin à ses manifestations au sein des Eglises chrétiennes, nous n’en faisons pas un peu trop ? Vraiment, l’Esprit divin souffle-t-il davantage sur les chrétiens que sur les croyants des autres religions, et même sur les athées, quand ces derniers s’emploient à rechercher la juste manière de vivre ?
Est-ce pour nous rassurer d’être dans le vrai, de ne pas être trop égarés, que nous surjouons chaque jour notre foi chrétienne, comme si notre culture religieuse était la seule au monde au travers de laquelle Dieu s’exprime ? L’Esprit divin est-il strictement lié à l’Esprit de Jésus ou dépend-t-il plutôt de Dieu le Père, qui se manifeste aussi dans d’autres religions ? En d’autres mots, comment nous montrer à la fois fidèles à la révélation de Dieu en Jésus-Christ et ouverts d’esprit, disposés à faire face à d’autres formes de révélations du divin.
Il n’est pas évident, en effet, de prétendre que les chrétiens vivent en général une vie plus vraie et plus juste que les non croyants ou les adeptes d’autres croyances religieuses. La différence, globalement, n’est pas si manifeste au point de repérer sans hésitation l’action de l’Esprit Saint ou de l’Esprit de Jésus auprès des croyants chrétiens plus qu’ailleurs.
Cependant, à titre individuel, plusieurs d’entre nous peuvent témoigner qu’ils se sentent soutenus dans la vie au travers de leur foi plus que s’ils étaient incroyants. Subjectivement, chaque croyant peut confesser le soutient qu’il croit recevoir de Dieu, ou la voie de Dieu, le chemin, la vérité divine qu’il discerne dans sa propre vie de tout son cœur pour son bien.
Le vide et le plein
Une autre différence de taille apparaît entre le discours du Ressuscité chez Matthieu et les événements de sa rencontre surprise chez Jean. Selon Matthieu, par ses paroles d’envoi en mission des disciples, Jésus semble doté d’une puissance à toute épreuve : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre… je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt 28, 18 et 20). Dans ces conditions, l’évangélisation du monde devrait s’effectuer sans encombre. Or chez Jean, le scénario est moins triomphaliste. Dans un premier temps, les disciples s’épuisent toute une nuit à jeter leurs filets sans rien pêcher (Jn 21,3) et pourtant Jésus, qui est ressuscité, pourrait bien les aider par son Esprit. Il ne le fait pas ! et ce n’est qu’au matin venu qu’il les invite à jeter leur filet de l’autre côté et là, « quoiqu’il y eu tant de poisson, le filet ne se déchira pas » (Jn 21,11). Il y a là une allusion évidente à la capacité de l’Eglise chrétienne à accueillir un nombre illimité de personnes.
Selon Jean, la pêche infructueuse fait tout autant partie de la vie croyante que la pêche miraculeuse et elle occupe même bien plus de temps que le miracle instantané. La vie chrétienne, même sous l’impulsion de l’Esprit Saint, est ainsi désidéalisée. Il y aura des revers, des échecs, des efforts infructueux. L’évangélisation du monde piétinera souvent.
Du point de vue de l’enseignement que nous pouvons tirer de la vie, le vide est tout aussi formateur que le plein, même sous l’impulsion de l’Esprit divin. Pourquoi Dieu permet-il si souvent la souffrance, l’erreur, la violence, l’échec, l’incompétence, l’injustice ? Tout cela fait-il partie du programme du Saint Esprit pour l’histoire humaine, ou devons-nous considérer, comme les textes des Ecritures le suggèrent parfois, que des forces spirituelles contraires, démoniaques ou mystérieuses, agissent aussi dans le monde en faveur du mal ?
Que l’on se souvienne qu’au début de son ministère, c’est l’Esprit Saint en Personne, le même que celui de la Pentecôte, qui conduisit Jésus au désert « afin qu’il y fut tenté par le diable » (Mt 4,1). Si donc Jésus lui-même a été tenté par toutes les séductions possibles et imaginables de la vie, devrions-nous rêver que les vides désertiques de la solitude, de l’épreuve et du manque en tous genres nous soient épargnés par le même Saint Esprit ?
Les ambiguïtés de la vie et le Saint Esprit
Pour un chrétien, un peu de bouddhisme aide à vivre, et pour un bouddhiste, un peu de christianisme peut être source d’équilibre, et quid de l’islam, de l’astrologie, de la kabbale juive ou même de la boule de cristal, Dieu n’aurait-il pas le droit de s’y manifester ? d’autant plus si le voyant ou la voyante ont une bonne formation psychologique ?
Un refus radical d’accepter que l’oeuvre de l’Esprit divin s’opère aussi dans les autres religions pour le bien des humains pourrait finalement s’apparenter à une forme de racisme religieux. Penser que la foi musulmane est entièrement contraire à l’Esprit de Jésus-Christ, par exemple, pourrait aboutir à une attitude de fermeture excessive renforçant les clivages culturels. Ce serait ne pas tenir compte des aspects théologiques instructifs de l’islam.
En poursuivant ce raisonnement, nous pouvons nous demander quel serait l’aboutissement d’une hypothétique évangélisation complète du monde. L’humanité entière serait devenue chrétienne et les autres religions auraient été éradiquées. Quelle que soit l’excellence de cette religion chrétienne universelle, n’y aurait-il pas le risque d’une effroyable monotonie, avec la perte des richesses des autres cultures religieuses ? En l’absence de propositions concurrentielles, la foi chrétienne ne serait plus une option, un choix, mais la seule religion admise et connue. Ce simple raisonnement invite à conclure que l’évangélisation absolue suppose en elle-même un dépassement du christianisme historique, et une action spirituelle de l’Esprit divin s’étendant à tous les domaines de l’existence, non seulement religieux.
Après tout, y a-t-il un domaine qui ne soit pas concerné par l’Esprit Saint ? N’y a-t-il pas aussi des enjeux spirituels dans la politique, l’écologie, la culture, le libéralisme et le socialisme ? Et n’est-il pas vrai que grâce à l’œuvre de l’Esprit Saint, les régimes les plus dictatoriaux, les plus extrêmes et les plus inhumains finissent pas s’effondrer, comme l’orgueilleuse tour de Babel à laquelle Dieu refusa un jour d’atteindre le ciel (Gn 11,8).
Je conclus en empruntant au théologien protestant allemand et américain Paul Tillich (1886-1965) la notion d’ambiguïté de la vie. Tillich soutient que dans la vie humaine, les réalités psychologiques, sociales, politiques et religieuses sont souvent ambigües, au sens qu’il y a souvent le pour et le contre, les avantages et les inconvénients en chaque chose. Chaque confession chrétienne a un peu les défauts de ses qualités, et Dieu fait avec elles toutes. Il trace des chemins droits avec des lignes courbes, telle est sans doute la meilleure expression de l’œuvre du Saint Esprit. Il est le Dieu de grâce à nos côtés, le Dieu fidèle malgré nos infidélités, le Dieu juste malgré nos imperfections, le Dieu d’amour inaltérable malgré nos amours altérables, le Dieu de l’immortalité malgré notre vie mortelle. Amen
Vous pouvez réagir à cette prédication sur » mon propre site internet.