Prédication: La Torah est une éducation divine orientée vers l’amour de Dieu

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Selon le livre du Deutéronome, la Torah n’est plus un Loi sacrée, elle devient un enseignement spirituel au sein du judaïsme. L’épreuve de la marche au désert est présentée comme une éducation divine qui s’applique à tous les siècles. La vie présente de la foi, bien plus qu’une pratique de rituels sacrés, demande d’aimer Dieu et d’écouter son enseignement. Enfin, le Deutéronome place une limite insurpassable à la qualité de la réalisation humaine de la volonté divine. Même Moïse n’est pas parvenu à la perfection spirituelle et l’entrée dans le pays promis lui a été refusée. Si Moïse lui-même n’en a pas été digne, personne ne l’est ! L’Israël actuel pétri de violence ressemble fort peu à la Terre promise. Cette dernière correspond, selon l’Evangile, au Règne de Dieu repoussé dans un au-delà inaccessible au sein des nations humaines.
Gilles Bourquin,
Livre du Deutéronome 6,1-9 – Tu aimeras le Seigneur ton Dieu

1 Voici le commandement, les lois et les coutumes que le SEIGNEUR votre Dieu a ordonné de vous apprendre à mettre en pratique dans le pays où vous allez passer pour en prendre possession, 2 afin que tu craignes le SEIGNEUR ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils, en gardant tous les jours de ta vie toutes ses lois et ses commandements que je te donne, pour que tes jours se prolongent. 3 Tu écouteras, Israël, et tu veilleras à les mettre en pratique : ainsi tu seras heureux, et vous deviendrez très nombreux, comme te l’a promis le SEIGNEUR, le Dieu de tes pères, dans un pays ruisselant de lait et de miel.

4 ÉCOUTE, Israël ! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN. 5 Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force. 6 Les paroles des commandements que je te donne aujourd’hui seront présentes à ton cœur ; 7 tu les répéteras à tes fils ; tu les leur diras quand tu resteras chez toi et quand tu marcheras sur la route, quand tu seras couché et quand tu seras debout ; 8 tu en feras un signe attaché à ta main, une marque placée entre tes yeux ; 9 tu les inscriras sur les montants de porte de ta maison et à l’entrée de ta ville.

Evangile de Marc 12,28-34 – Le premier commandement

28 Un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda : « Quel est le premier de tous les commandements ? » 29 Jésus répondit : « Le premier, c’est : Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ; 30 tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force. 31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. » 32 Le scribe lui dit : « Très bien, Maître, tu as dit vrai : Il est unique et il n’y en a pas d’autre que lui, 33 et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices. » 34 Jésus, voyant qu’il avait répondu avec sagesse, lui dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger.

Livre du Deutéronome 8,1-5 – L’éducation d’Israël au désert

1 Tout le commandement que je te donne aujourd’hui, vous veillerez à le pratiquer afin que vous viviez, que vous deveniez nombreux et que vous entriez en possession du pays que le SEIGNEUR a promis par serment à vos pères. 2 Tu te souviendras de toute la route que le SEIGNEUR ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton cœur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. 3 Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du SEIGNEUR. 4 Ton manteau ne s’est pas usé sur toi, ton pied n’a pas enflé depuis quarante ans, 5 et tu reconnais, à la réflexion, que le SEIGNEUR ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils.

Evangile de Matthieu 4,1-4 – La tentation de Jésus

1 Alors Jésus fut conduit par l’Esprit au désert, pour être tenté par le diable. 2 Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim. 3 Le tentateur s’approcha et lui dit : « Si tu es le Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. » 4 Mais il répliqua : « Il est écrit : Ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu. »

Livre du Deutéronome 32,48-52 – Annonce de la mort de Moïse
48 Le jour même, le SEIGNEUR dit à Moïse : 49 « Monte sur cette montagne de la chaîne des Avarim, au mont Nébo qui est au pays de Moab, en face de Jéricho, et regarde le pays de Canaan que je donne en propriété aux fils d’Israël. 50 Puis meurs sur la montagne où tu seras monté, sois réuni à ta parenté – comme ton frère Aaron est mort à Hor-la-Montagne et a été réuni à sa parenté – 51 puisque vous avez commis une infidélité contre moi au milieu des fils d’Israël, aux eaux de Mériba de Qadesh dans le désert de Cîn, lorsque vous n’avez pas reconnu ma sainteté au milieu des fils d’Israël. 52 D’en face, tu verras le pays, mais tu n’y entreras pas, dans ce pays que je donne aux fils d’Israël. »

Prédication du 26 avril 2026 à Péry, dans la Jura bernois, en Suisse

Dans le Deutéronome, la Torah devient un enseignement spirituel

Telle qu’elle nous est présentée dans le dernier livre de la Torah, le Deutéronome (ce nom signifie d’ailleurs en grec deuxième loi), la Loi juive n’est déjà plus seulement une loi, elle devient un enseignement spirituel, une dynamique de vie, et en cela, elle constitue déjà un premier calque, une première ébauche du produit fini qui est à nos yeux l’Evangile.

Trois moments de la vie de la foi qui n’en forment qu’un seul

Dans sa logique d’ensemble, le livre du Deutéronome articule trois moments, le passé fondateur, au cours duquel le secours divin répond à la souffrance de l’épreuve du désert, l’exigence de la vie présente, au cours de laquelle le devoir d’aimer le Seigneur et de mettre en pratique sa Loi permet l’expérience du bonheur, et enfin le futur de la foi, dans la mesure où le meilleur des hommes ne parvient pas à accomplir la Loi divine sans fautes, ce qui a pour conséquence que l’ultime pays promis ne peut être atteint que par la foi.

Dans la pensée des auteurs du Deutéronome, ces trois moments, le passé fondateur, l’exigence de la vie présente et le futur de la foi, que nous allons présenter avec soin, ne sont en fait qu’un unique moment, ils forment ensemble une description des divers aspects du vécu de la foi à toute époque, parce que les temps des verbes de la langue hébraïque ne signifient pas avant tout le passé, le présent et le futur, mais comme dans les autres langues sémitiques, ils indiquent plutôt si l’action est terminée ou non. Les trois moments sont donc en réalité trois aspects de la vie croyante selon le Deutéronome.

Dans le Deutéronome, la Loi est placée seulement symboliquement dans la bouche de Moïse

Il est tout à fait clair que la Loi sacrée du Deutéronome, même si elle donne l’impression d’avoir été écrite par Moïse dans le désert avant l’entrée des israélites en Canaan, est en réalité une réécriture beaucoup plus tardive de la Torah qui s’applique à la vie sédentaire d’un peuple équipé d’infrasctructures établies sur un territoire fixe.

Dans cette perspective, le passé fondateur, qui est décrit comme le moment où Moïse reçoit la Loi de Dieu au désert, constitue en réalité la condition qui permet au peuple saint de vivre en possession du pays : « Tout le commandement que je te donne aujourd’hui, vous veillerez à le pratiquer afin que vous viviez, que vous deveniez nombreux et que vous entriez en possession du pays que le Seigneur a promis par serment à vos pères » (Dtn 8,1). D’un point de vue purement chronologique, cette phrase est incohérente : Si c’est Moïse qui reçoit le commandement dans le désert, comment peut-il terminer sa phrase au passé en parlant du pays que « le Seigneur a promis par serment à vos pères ».

Le passé fondateur : L’épreuve au désert est une éducation du Seigneur

En fait, tout le livre du Deutéronome souligne avec force que l’amour pour le Seigneur et la mise en pratique de la Loi sont les conditions indispensables pour vivre, pour devenir nombreux et pour être heureux, et donc, symboliquement, « pour entrer en possession dans le pays que le Seigneur a promis ». La révélation de la Torah, dans cette perspective, n’est plus seulement une loi sacrée, elle est le chemin de la vie, de la prospérité et du bonheur.

Or, ce passé fondateur, et c’est là un résumé possible du livre tout entier, nécessite « une éducation » qui passe par la souffrance de l’épreuve au désert : Dieu « t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger de la manne […] pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. Ton manteau ne s’est pas usé durant quarante ans » (Dtn 8,3). Dans cette perspective, la Torah n’est plus un ensemble de règlements, mais une expérience fondatrice et formatrice, qui transforme les croyants dans leur for intérieur. Le dénuement les invite à s’appuyer sur le secours du Seigneur qui ne manque pas dans la détresse.

Il est clair que cette éducation divine se perpétue dans l’expérience du peuple juif à toute époque et en tous lieux, jusque dans notre expérience croyante et dans celle du Christ. L’Evangile de Matthieu cite en effet ce passage dans la réponse que le Christ adresse au diable l’invitant à changer les pierres en pain lors de sa tentation au désert (Mt 4,4). Cette épreuve fondatrice de la vie et de la foi ne peut donc en aucune manière être contournée, elle constitue la première condition de tout croyant et même de tout homme en général.

L’exigence de la vie présente : Non seulement obéir mais écouter et aimer

Nous assistons donc, dans le livre du Deutéronome, à une profonde transformation de la notion de Torah, Loi divine, qui cesse d’être seulement un ensemble de commandements et devient une « éducation », « une mise à l’épreuve » par le dénuement et la souffrance. Et c’est ici qu’intervient le deuxième moment, l’exigence de la vie présente. Cette exigence constitue le cœur de la confession de foi juive, le Shema Israel Adonai Elohenu Adonai Erad : « Ecoute Israël ! Le Seigneur notre Dieu est le Seigneur Un » (Dtn 6,4).

A ce point opère la mutation la plus profonde : Il ne s’agit plus seulement d’obéir à Dieu en pratiquant des commandements, mais d’écouter Dieu, directement. La religion cesse d’être un dictat moral, elle devient spiritualité, vie intérieure, méditation. A cet endroit, l’Ancien Testament anticipe le Nouveau Testament en se libérant du ritualisme. La vertu ne se limite plus à obéir aux lois, mais à aimer leur auteur, une exigence bien plus délicate à réaliser : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force » (Dtn 6,5). Cette attitude personnelle devient dans l’Evangile la substance qui remplace tous les autres commandements (Mt 22,37 ; Mc 12,30 ; Lc 10,27). Rien ne sert d’obéir à Dieu si le cœur n’y est pas ! L’apôtre Paul le soulignera avec la force la plus vive : « Quand je distribuerais tous mes biens aux affamés, quand je livrerais mon corps aux flammes, s’il me manque l’amour, je n’y gagne rien » (1Co 13,3). Nous assistons ici à l’invention de la psychologie spirituelle : Ausculter son âme, voici la vraie religion !

Education spirituelle au travers de l’épreuve de la vie, d’un côté, et authenticité intérieure, fidélité à soi tout autant que fidélité à Dieu, de l’autre côté, constituent les deux piliers de la nouvelle vie religieuse. La vie croyante est ainsi libérée de l’obéissance aveugle aux coutumes sacrées transmises de génération en génération. Or cet aboutissement ne saurait éviter de se confronter à la contradiction majeure qui traverse l’ensemble de la Torah :

D’une part, l’épreuve de l’éducation spirituelle suppose que « le Seigneur ton Dieu faisait [et fait] ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dtn 8,5), ce qui semble impliquer, sur le plan humain, que les pères, de génération en génération, transmettent cette éducation divine à leur fils : Les « commandements que je te donne aujourd’hui […], tu les répéteras à tes fils », « afin que tu craignes le Seigneur ton Dieu, toi, ton fils et ton petit-fils » (Dtn 6,2.6.7). Mais d’autre part, le récit initiatique d’Adam et Eve suggère le contraire : « Aussi l’homme laisse-t-il son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (Gn 2,24). Obéir à Dieu et aux pères, d’un côté, et quitter les autorités qui nous précèdent, de l’autre, pour fonder sa propre personnalité, sa propre liberté d’individu adulte, constitue la contradiction la plus profonde de notre existence.

Le futur de la foi : Tout être humain s’avère incapable de satisfaire Dieu

Dans cette contradiction à la fois première et ultime, qui constitue le déchirement humain entre le besoin de relation et le besoin d’autonomie, le mariage et le divorce, la fidélité enfantine et la révolte adolescente fondatrice de la responsabilité adulte, s’origine le troisième moment du Deutéronome, le futur de la foi. Moïse lui-même, le guide suprême d’Israël, n’y est pas parvenu ! Il a lui-même succombé, il a commis « une infidélité contre moi [Dieu] au milieu des fils d’Israël, […], il n’a pas reconnu ma sainteté » (Dtn 32,52) et par conséquent, Dieu l’a sanctionné : « D’en face, tu verras ce pays, mais tu n’y entreras pas, dans ce pays que je donne aux fils d’Israël » (Dtn 32,52). Si Moïse n’a pas pu y entrer, personne d’humain n’est encore entré dans ce pays promis ! Ce « pays ruisselant de lait et de miel » (Dtn 6,3) correspond très mal à l’actuel Israël meurtrit par la violence guerrière. Partout, le péché qui domine parmi les hommes place une limite invincible à l’espérance de la foi, renvoyant dans l’au-delà, ailleurs qu’ici-bas, la véritable Terre promise. Amen

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