Prédication de Pâques : Des ténèbres de la mort à la Résurrection

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Dessin par ChatGPT d’un schéma simple permettant de comparer la conception linéaire, temporelle, de la Résurrection (à gauche) avec la Résurrection comprise comme une rédemption et une régénération de chaque instant de la vie humaine, de l’histoire humaine et de l’Univers dans son ensemble (à droite).

Lors d’accidents dramatiques qui impliquent des décès, comme celui de Crans-Montana ce premier janvier 2026, il est difficile d’aborder le thème de la Résurrection sans aborder parallèlement celui de la mort, qui lui est étroitement lié. Ainsi, la foi en la Résurrection ne peut que très partiellement servir de consolation des deuils douloureux d’êtres proches. Cette clarification rend la foi en la Résurrection plus crédible, et clarifie sa substance théologique. Elle donne sens à l’existence sans en éliminer les peines. Par ailleurs, le sens de chaque instant vécu est renforcé si l’on conçoit la Résurrection comme un processus de régénération de l’histoire de l’Univers entier dans la plénitude éternelle de Dieu, et non simplement comme une suite qui prolonge le temps après la mort.
Gilles Bourquin,
Epître de Paul aux Romains 8,10-17 – L’Esprit qui donne la vie

10 Si Christ est en vous, votre corps, il est vrai, est voué à la mort à cause du péché, mais l’Esprit est votre vie à cause de la justice. 11 Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous.

12 Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais non envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. 13 Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ; mais si, par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez. 14 En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu : 15 vous n’avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. 16 Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. 17 Enfants, et donc héritiers : héritiers de Dieu, cohéritiers du Christ, puisque, ayant part à ses souffrances, nous aurons part aussi à sa gloire.

Evangile de Luc 24,1-12 – Au matin du premier jour de la semaine

1 et, le premier jour de la semaine, de grand matin, elles les femmes qui avaient accompagné Jésus depuis la Galilée vinrent à la tombe en portant les aromates qu’elles avaient préparés. 2 Elles trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau. 3 Etant entrées, elles ne trouvèrent pas le corps du Seigneur Jésus. 4 Or, comme elles en étaient déconcertées, voici que deux hommes se présentèrent à elles en vêtements éblouissants. 5 Saisies de crainte, elles baissaient le visage vers la terre quand ils leur dirent : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? 6 Il n’est pas ici, mais il est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé quand il était encore en Galilée ; 7 il disait : “Il faut que le Fils de l’homme soit livré aux mains des hommes pécheurs, qu’il soit crucifié et que le troisième jour il ressuscite.” » 8 Alors, elles se rappelèrent ses paroles ; 9 elles revinrent du tombeau et rapportèrent tout cela aux Onze et à tous les autres. 10 C’étaient Marie de Magdala et Jeanne et Marie de Jacques ; leurs autres compagnes le disaient aussi aux apôtres. 11 Aux yeux de ceux-ci ces paroles semblèrent un délire et ils ne croyaient pas ces femmes. 12 Pierre cependant partit et courut au tombeau ; en se penchant, il ne vit que les bandelettes, et il s’en alla de son côté en s’étonnant de ce qui était arrivé.

Evangile de Jean 20,1-10 – A l’aube du premier jour de la semaine

1 Le premier jour de la semaine, à l’aube, alors qu’il faisait encore sombre, Marie de Magdala se rend au tombeau et voit que la pierre a été enlevée du tombeau. 2 Elle court, rejoint Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé du tombeau le Seigneur, et nous ne savons pas où on l’a mis. » 3 Alors Pierre sortit, ainsi que l’autre disciple, et ils allèrent au tombeau. 4 Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite que Pierre et arriva le premier au tombeau. 5 Il se penche et voit les bandelettes qui étaient posées là. Toutefois il n’entra pas. 6 Arrive, à son tour, Simon-Pierre qui le suivait ; il entre dans le tombeau et considère les bandelettes posées là 7 et le linge qui avait recouvert la tête ; celui-ci n’avait pas été déposé avec les bandelettes, mais il était roulé à part, dans un autre endroit. 8 C’est alors que l’autre disciple, celui qui était arrivé le premier, entra à son tour dans le tombeau ; il vit et il crut. 9 En effet, ils n’avaient pas encore compris l’Ecriture selon laquelle Jésus devait se relever d’entre les morts. 10 Après quoi, les disciples s’en retournèrent chez eux.

Prédication du dimanche de Pâques 5 avril 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse

Première mise en scène dramatique

Lors du dernier Noël des ainés à Plagne, certains d’entre vous étaient peut-être présents, j’ai commis un lapsus qui a fait rire tout le monde : Au lieu de dire qu’on ne peut pas thésauriser la joie de Noël, j’ai dit qu’on ne peut pas terroriser la joie de Noël. Un seul son est changé, un r à la place d’un s, et le sens du verbe est complètement différent !

Mais avec du recul, je me demande si mon lapsus n’était pas aussi une sinistre prophétie ! En effet, quelques jours après Noël, la Suisse se réveillait ce premier jour de l’an face à un drame réellement terrorisant, impliquant le décès de quarante jeunes pour ainsi dire brûlés vifs dans l’incendie d’une discothèque d’une station de ski réputée de Suisse, et plus d’une centaine de blessés. Un drame terrorisant dont la Suisse ne s’est pas encore remise !

Dans de telles conditions, on peut légitimement se demander dans quelle mesure la foi en la Résurrection peut atténuer l’énorme souffrance des quatre-vingts parents directement concernés par la mort de leur enfant, et celle des innombrables proches. A mon avis, la foi en la Résurrection ne peut que très faiblement diminuer la souffrance des parents face à un tel cauchemar imprévisible, car il s’agit là de douleurs psychologiques profondes que rien ne peut facilement soulager, mais cette foi peut tout de même être une source d’espérance.

Deuxième mise en scène dramatique

Lorsque j’étais jeune pasteur, j’ai suivi à l’aumônerie œcuménique de l’hôpital vaudois du CHUV une formation de trois mois de Clinical Pastoral Training (CPT), lors de laquelle un service hospitalier était confié à chaque participant. Nous devions écrire les verbatims des dialogues de nos visites aux patients, qui étaient ensuite rejoués et analysés en groupe.

Durant ces trois mois, le service des enfants cancéreux m’a été attribué. Je visitais donc une quinzaine d’enfants malades, en général plutôt calmes et souriants, parfois légèrement endormis par les médicaments, souvent capables de rire et désireux de s’amuser, même si les plus âgés d’entre eux étaient conscients de leur risque de mourir. Plusieurs n’avaient que très peu de chances de rémission, et quelques-uns sont morts durant mon stage.

Des enfants détendus, donc, mais comment vous décrire les parents… La plupart étaient traumatisés, tétanisés, incapables du moindre sourire, privés de parole. Le cancer évolue très vite chez les enfants. Certains parents faisaient donc chaque soir plus d’une heure de route pour rendre visite à leur enfant après le travail. J’ai été témoin de drames terribles.

Comment, en tant qu’aumônier, aborder le thème de la Résurrection dans de telles conditions ? Aborder ce sujet eût été un piège, car admettre implicitement qu’il fallait envisager la mort de leur enfant introduisait une perspective dramatique que le happy end de la Résurrection ne pouvait en aucune manière soulager. J’ai donc appris à supporter le silence, le respect d’une souffrance que rien ne pouvait vaincre. Rien.

Première mise au point : Une conception crédible de la Résurrection

Quel est donc le sens de mon propos ? En aucune manière, je ne cherche à affaiblir, voire à douter de la foi en la Résurrection ! Au contraire, s’il y a bien une réalité de foi en laquelle j’ai toujours cru, en trente-cinq ans de ministère, c’est qu’au-delà de notre mort physique, nous sommes appelés à nous ouvrir à une dimension supérieure de l’existence, qu’il nous est pour ainsi dire impossible de nous représenter à partir de cette vie présente.

Mais cette foi en la Résurrection ne peut pas servir de soulagement facile, de pommade apaisante, de sparadrap permettant de se cacher la réalité souvent très dure de la mort. L’apôtre Paul exprime ainsi cette coexistence de la Mort et de la Résurrection dans notre vie présente : « Votre corps, il est vrai, est voué à la mort à cause du péché, mais l’Esprit est votre vie à cause de la justice ». Selon la foi chrétienne, la Croix et la Résurrection coexistent comme les deux faces de la vie humaine, l’une n’efface pas l’autre ! Ainsi exprimée, la foi en Résurrection est moins illusoire, naïve, elle devient plus crédible.

Face à la Résurrection, nous nous situons comme des gens placés sur un des versants d’une vallée profonde, qui regardent, sur l’autre versant de la vallée qui leur fait face, un pays magnifique, fait de vastes pâturages paisibles et ensoleillés, d’étangs de montagne et de champs de fleurs multicolores. Le problème survient lorsque nous essayons de nous y rendre, car aucun pont ne peut traverser cette vallée. Le seul chemin permettant d’atteindre ce paradis alpin nécessite de descendre au fond de la vallée qui nous en sépare, puis de remonter de l’autre côté. La Résurrection est face à nous, mais la Croix en est le chemin.

Ressusciter, c’est acquérir la vie éternelle, et que peut-on souhaiter de meilleur ; mais par la même occasion, ressusciter, cela suppose de passer par la mort, un terrain souvent jalonné de souffrances. D’abord, la souffrance physique liée à la maladie ou à la grande faiblesse qui parfois précède la mort. Ensuite, le deuil d’êtres chers qui ne reviendront pas sur Terre, et qui ont donc définitivement quitté le seul monde qui nous soit connu.

Deuxième mise au point : La Résurrection, une notion abstraite difficile à saisir

En effet la foi en la Résurrection, la foi de Pâques que nous célébrons aujourd’hui, est sans conteste le sommet de la vie chrétienne. Mais il est difficile de se l’approprier, car elle suppose de croire sans preuve en une réalité invisible dont nous ignorons presque tout.

Les récits des Evangiles qui racontent la résurrection de Jésus n’éludent d’ailleurs pas le vide laissé par sa mort et le caractère étrange de sa résurrection. Jamais il n’est question que le Ressuscité ne s’installe à nouveau pour vivre parmi ses disciples comme avant sa mort. Ses disciples le reconnaissent avec peine et ses apparitions sont toujours fugitives !

A propos des faits historiques de la résurrection de Jésus, les Evangiles ne concordent pas exactement. Selon Luc, « deux hommes en habits resplendissants » adressent un reproche aux femmes devant le tombeau vide : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? Il n’est pas ici, mais il est ressuscité ». Les femmes annoncent alors la nouvelle aux disciples qui restent incrédules, mais Pierre court au tombeau et s’étonne.

Selon Jean, Marie de Magdala est seule au tombeau, et avant que les anges apparaissent, elle court auprès de Pierre et du « disciple que Jésus aimait », qui n’est jamais nommé mais que l’on suppose être l’apôtre Jean lui-même. Les deux hommes courent alors au tombeau, Pierre arrive le premier, mais c’est le « disciple que Jésus aimait » qui croit le premier, en voyant les bandelettes. Les évangélistes divergent donc sur ce point : Selon Luc, les femmes au tombeau sont les premières à croire, tandis que l’évangéliste Jean s’attribue l’honneur d’être le premier chrétien à avoir cru à la résurrection de Jésus !

Ces divergences de détail soulignent le caractère à la fois merveilleux, mystérieux et à proprement parler incroyable, impossible à raconter précisément, de la Résurrection.

Troisième mise au point : La Résurrection de chaque instant de la vie

A mon sens, il n’est d’ailleurs pas judicieux de parler de la Résurrection comme d’une vie après la vie. Cela suppose qu’après la mort, la vie continue indéfiniment sans plus jamais s’arrêter. Mais comment apprécier un temps si long et interminable ? L’éternité ainsi comprise ne serait-elle pas irrémédiablement ennuyeuse ? Il est préférable de supposer que l’éternité ne signifie pas un temps sans fin, mais une plénitude de vie libérée du temps.

Selon l’Apocalypse de Jean, Dieu est à la fois l’Alpha et l’Omega, le Premier et le Dernier (Ap 21,13). Le divin surpasse le temps, il n’a ni commencement ni fin, Dieu rassemble et réunit tous les instants et tous les endroits de l’Univers en lui-même, il contemple en même temps tous les âges de l’histoire humaine, et c’est dans ce sens d’une libération du temps qu’il faut comprendre la joie de Pâques, qui englobe toutes choses !

En supposant que la Résurrection n’est pas seulement ce qui suit la fin de notre vie terrestre, mais qu’elle produit la régénération et la récapitulation de chaque instant de notre vie dans une réalité atemporelle ou supra temporelle qui nous dépasse, nous élargissons considérablement notre conception de la Résurrection. Selon cette approche, chaque instant de notre vie prend une valeur infinie, rien n’est oublié, les ténèbres de l’histoire disparaissent et tout apparaît en pleine lumière, ce qui permet aussi la guérison de toutes les blessures et la consolation de tous les malheurs que nous avons subi ou provoqué.

Selon cette approche, non seulement chaque personne humaine et chaque instant vécu, mais aussi chaque lieu, chaque particule et chaque atome de l’Univers, et donc aussi chaque être vivant est ressuscité par Dieu, de sorte que le monde nouveau n’est pas autre chose que notre ancien monde corrompu régénéré dans le mouvement de la grâce divine.

Si l’on repense, pour conclure, au tragique destin des jeunes de ce nouvel an, cette vision élargie de la Résurrection ne redonne pas uniquement vie à leurs corps meurtris lors des derniers instants de leur existence, mais c’est leur vie entière, leurs quinze ou dix-huit années d’existence qui retrouvent tout leur sens dans cette destinée éternelle. Rien ne se perd dans la vie et dans l’Univers, tout est Ressuscité dans l’éternité divine. Amen.

Précision théologique hors prédication

Cette doctrine qui conçoit la Résurrection comme une récapitulation, une rédemption et une régénération de l’histoire du Cosmos porte le nom d’apocatastase et provient surtout des Eglises orthodoxes d’Orient, mais elle est également discutée dans le catholicisme et le protestantisme. Voir à ce sujet l’» article de Wikipedia
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