Prédication : L'Evangile de la croix, moteur de la vie chrétienne

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Salvador Dali, Crucifixion, Gravure, 1961

Dans les Evangiles bibliques, Jésus annonce qu’il est nécessaire que le Fils de l’homme (c’est-à-dire lui-même) souffre beaucoup, qu’il soit mis à mort et qu’il ressuscite le troisième jour. Au cours de l’histoire de l’Eglise, la nécessité de sa mort a été expliquée de plusieurs manières : En mourant, Jésus a brisé le pouvoir du mal et de la mort, il s’est solidarisé avec les victimes de l’histoire et il a indiqué de quelle manière il fallait renoncer à soi-même afin de le suivre. Ces diverses interprétations de la croix confèrent à la foi chrétienne un caractère dynamique. L’Evangile ne se présente pas comme un code de loi, mais comme un message existentiel qui confère à la vie un sens.
Gilles Bourquin,
Evangile de Marc 8,31-9,1 – Jésus annonce sa Passion et sa Résurrection, et comment il faut le suivre

31 Puis il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite. 32 Il tenait ouvertement ce langage. Pierre, le tirant à part, se mit à le réprimander. 33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre ; il lui dit : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »

34 Puis il fit venir la foule avec ses disciples et il leur dit : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même et prenne sa croix, et qu’il me suive. 35 En effet, qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile, la sauvera. 36 Et quel avantage l’homme a-t-il à gagner le monde entier, s’il le paie de sa vie ? 37 Que pourrait donner l’homme qui ait la valeur de sa vie ? 38 Car si quelqu’un a honte de moi et de mes paroles au milieu de cette génération adultère et pécheresse, le Fils de l’homme aussi aura honte de lui, quand il viendra dans la gloire de son Père avec les saints anges. »

1 Et il leur disait : « En vérité, je vous le déclare, parmi ceux qui sont ici, certains ne mourront pas avant de voir le Règne de Dieu venu avec puissance. »

Evangile de Luc 23,33-49 – La crucifixion et la mort de Jésus

33 Arrivés au lieu dit « le Crâne », ils l’y crucifièrent ainsi que les deux malfaiteurs, l’un à droite, et l’autre à gauche. 34 Jésus disait : « Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Et, pour partager ses vêtements, ils tirèrent au sort. 35 Le peuple restait là à regarder ; les chefs, eux, ricanaient ; ils disaient : « Il en a sauvé d’autres. Qu’il se sauve lui-même s’il est le Messie de Dieu, l’Elu ! » 36 Les soldats aussi se moquèrent de lui : s’approchant pour lui présenter du vinaigre, ils dirent : 37 « Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même. » 38 Il y avait aussi une inscription au-dessus de lui : « C’est le roi des Juifs. »

39 L’un des malfaiteurs crucifiés l’insultait : « N’es-tu pas le Messie ? Sauve-toi toi-même et nous aussi ! » 40 Mais l’autre le reprit en disant : « Tu n’as même pas la crainte de Dieu, toi qui subis la même peine ! 41 Pour nous, c’est juste : nous recevons ce que nos actes ont mérité ; mais lui n’a rien fait de mal. » 42 Et il disait : « Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras comme roi. » 43 Jésus lui répondit : « En vérité, je te le dis, aujourd’hui, tu seras avec moi dans le paradis. »

44 C’était déjà presque midi et il y eut des ténèbres sur toute la terre jusqu’à trois heures, 45 le soleil ayant disparu. Alors le voile du sanctuaire se déchira par le milieu ; 46 Jésus poussa un grand cri ; il dit : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit. » Et, sur ces mots, il expira. 47 Voyant ce qui s’était passé, le centurion rendait gloire à Dieu en disant : « Sûrement, cet homme était juste. » 48 Et tous les gens qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle, à la vue de ce qui s’était passé, s’en retournaient en se frappant la poitrine. 49 Tous ses familiers se tenaient à distance, ainsi que les femmes qui le suivaient depuis la Galilée et qui regardaient.

Epître de Paul aux Romains 8,1-13 – La libération par l’Esprit

1 Il n’y a donc, maintenant, plus aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus Christ. 2 Car la loi de l’Esprit qui donne la vie en Jésus Christ m’a libéré de la loi du péché et de la mort. 3 Ce qui était impossible à la loi, car la chair la vouait à l’impuissance, Dieu l’a fait : à cause du péché, en envoyant son propre Fils dans la condition de notre chair de péché, il a condamné le péché dans la chair, 4 afin que la justice exigée par la loi soit accomplie en nous, qui ne marchons pas sous l’empire de la chair, mais de l’Esprit.

5 En effet, sous l’empire de la chair, on tend à ce qui est charnel, mais sous l’empire de l’Esprit, on tend à ce qui est spirituel : 6 la chair tend à la mort, mais l’Esprit tend à la vie et à la paix. 7 Car le mouvement de la chair est révolte contre Dieu ; elle ne se soumet pas à la loi de Dieu ; elle ne le peut même pas. 8 Sous l’empire de la chair on ne peut plaire à Dieu. 9 Or vous, vous n’êtes pas sous l’empire de la chair, mais de l’Esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Si quelqu’un n’a pas l’Esprit du Christ, il ne lui appartient pas. 10 Si Christ est en vous, votre corps, il est vrai, est voué à la mort à cause du péché, mais l’Esprit est votre vie à cause de la justice. 11 Et si l’Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d’entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus Christ d’entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels, par son Esprit qui habite en vous. 12 Ainsi donc, frères, nous avons une dette, mais non envers la chair pour devoir vivre de façon charnelle. 13 Car si vous vivez de façon charnelle, vous mourrez ; mais si, par l’Esprit, vous faites mourir votre comportement charnel, vous vivrez.

Prédication de Vendredi Saint 3 avril 2026 à Péry, dans le Jura bernois, en Suisse

« Puis il commença à leur enseigner qu’il fallait que le Fils de l’homme souffre beaucoup, qu’il soit rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, qu’il soit mis à mort et que, trois jours après, il ressuscite » (Mc 8,31). Soit, voici l’événement central de la foi chrétienne, mais pourquoi fallait-il que le Christ souffre beaucoup et soit mis à mort ? Dans l’histoire de l’Eglise, d’innombrables réponses à cette question ont été développées. On peut les répartir en trois catégories.

Trois manières d’expliquer la nécessité de la croix (il fallait)

Tout d’abord, les explications métaphysiques ou surnaturelles. En mourant sur la croix, Jésus a brisé la puissance du péché, du mal, du diable et de la mort, et il nous a ainsi libérés d’une condamnation certaine et de l’enfer.

Ensuite, les explications symboliques. En mourant sur la croix, Jésus a manifesté la solidarité divine envers tous les persécutés de la Terre. Il s’est abaissé jusqu’à subir la même injustice que les victimes innocentes des guerres et des génocides. La croix représente ainsi un encouragement à persévérer dans les combats pour la justice.

Enfin, les explications spirituelles. En mourant sur la croix, Jésus a enseigné à tous les êtres humains le chemin spirituel à suivre pour marcher sur ses traces. L’Evangile de la croix devient ainsi le moteur dynamique de la vie chrétienne. Accepter de renoncer à soi-même nous ouvre la porte de la liberté intérieure et de la persévérance dans la foi.

Dans l’histoire de l’Eglise, les explications métaphysiques et surnaturelles de la mort de Jésus ont conduit à la pratique des sacrements, dont le baptême et la sainte cène ; ses explications symboliques ont conduit à l’engagement missionnaire en faveur de la justice sociale et de l’écologie, tandis que ses explications spirituelles ont généré la vie mystique.

La vie chrétienne, appuyée sur ce seul fondement de l’Evangile de la croix, apparait donc étonnamment riche. Elle nous engage à pratiquer la célébration du culte, la diaconie au service du prochain et le développement intérieur par la vie spirituelle. Bien que ces trois aspects soient intimement liés, il est difficile de les pratiquer équitablement. Souvent, dans une vie individuelle ou dans une Eglise, un des trois aspects de l’Evangile tend à dominer.

L’Evangile n’est pas un commandement, mais une motivation dynamique

Mais par-dessus tout, un point commun relie ces trois grandes approches de l’Evangile : Aucune n’est fondée sur le devoir d’obéir à des règles ou des principes, fussent-ils divins. Toutes trois génèrent une motivation dynamique à vivre la foi, une stratégie gagnante qui permet de surmonter les épreuves de la vie et de donner sens à nos activités créatrices.

L’Evangile fondé sur la puissance, la symbolique et la spiritualité de la croix ne se limite donc pas au respect des obligations et des interdictions de la Loi divine juive, la Torah. L’Evangile est d’abord un message existentiel, qui concerne le sens de la vie, notre raison d’exister, et c’est sur cette base que se justifient ensuite ses diverses activités pratiques.

La dimension métaphysique (surnaturelle) de l’Evangile de la croix

Dans le monde protestant réformé, la dimension métaphysique de l’Evangile a beaucoup perdu de son actualité. On ne considère plus que l’Evangile a un pouvoir « magique » de nous délivrer du mal, de la maladie et de l’enfer, ni que le pain et le vin de la sainte cène deviennent réellement le corps et le sang du Christ. Dans le monde protestant évangélique, ainsi que dans les pays catholiques et orthodoxes, ces pouvoirs sont davantage reconnus.

En lieu et place du pouvoir surnaturel de l’Evangile, nous réformés insistons sur le pouvoir libérateur de sa proclamation. Entendre une parole d’Evangile, c’est être délivré de ses inquiétudes, c’est acquérir la foi, qui nous apporte l’espérance au milieu des épreuves, et c’est prendre conscience du pouvoir psychologique du pardon humain et divin.

La dimension caritative (missionnaire) de l’Evangile de la croix

La dimension caritative, missionnaire, diaconale de l’Evangile est partout reconnue dans les Eglises chrétiennes. Le fait que Jésus soit mort pauvre, torturé, misérable, le solidarise étroitement avec tous les malheureux de la Terre. Ce sens symbolique de la croix est très expressif : Dieu se fait avant tout le défenseur des exclus, des réfugiés, des orphelins, etc.

Il convient toutefois de ne pas réduire la mission chrétienne à une nouvelle obéissance au commandement d’amour du prochain, qui selon Jésus résume à lui seul toute la Loi juive. Ce serait retomber dans une forme d’obligation morale. L’élan missionnaire naît d’une conversion intérieure, c’est-à-dire d’une transformation dynamique de soi que Jésus décrit dans son discours initiatique à propos du renoncement : « Qui veut sauver sa vie, la perdra ; mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Evangile, la sauvera » (Mc 8,35).

Il s’agit de bien saisir ici que les rôles du gain et de la perte sont inversés. Ce que l’on veut gagner nous rend perdants, tandis que ce que l’on perd nous rend gagnants. C’est là un message existentiel paradoxal, une stratégie dynamique de vie censée nous détourner d’un vain besoin viscéral de nous enrichir. Le désir de sauver sa vie, la volonté de maximiser ses propres réussites, ses victoires, ses gains financiers, son emprise sur les autres, sa longévité, tout cela représente une fatigue humaine bien supérieure à ce que l’on peut ultimement en recueillir. Confier à Dieu tous ces soucis est au contraire libérateur et offre de l’espace au service de l’Evangile. Ainsi, l’engagement missionnaire est un soulagement pour qui le pratique, avant même de devenir une aide à ceux qui en sont les bénéficiaires.

La dimension spirituelle (ascétique et mystique) de l’Evangile de la croix

La dimension spirituelle de l’Evangile, enfin, prend de nombreuses formes dans les différentes confessions chrétiennes. Elle émane généralement d’une combinaison des dynamiques de la croix et de la résurrection. L’ascèse, dont les jeûnes, exprime la valeur privative de la croix, tandis que la mystique exprime la valeur positive de la résurrection.

L’apôtre Paul est l’auteur biblique qui thématise avec le plus d’acuité la différence entre une piété fondée sur l’obéissance à la Loi divine et une spiritualité fondée sur une stratégie dynamique de vie. Pour mener à bien notre lutte contre nos défauts personnels et parvenir ainsi à vivre conformément à la volonté divine, l’obéissance à une série de règles, même excellentes, est vouée à l’échec. Selon l’apôtre, la faiblesse de la nature humaine rend la Loi divine inefficace. Avec ses mots : « la chair voue la Loi à l’impuissance » (Rm 8,3). Arrive toujours un moment où nous les humains, face à l’épreuve, cédons à l’une des multiples tentations qui nous assaillent, rendant caduque la Loi. Pour vaincre le péché, une source de motivation vivante et inspirante est nécessaire, car nous les humains, agissons davantage en fonction de ce qui nous motive qu’en fonction de ce qui nous oblige.

Une conversion intime du soi est donc nécessaire, à savoir, un changement d’orientation et de style de vie dûment motivé par une dynamique spirituelle à la fois plus attirante, plus dynamisante et plus satisfaisante dans ses effets que ne le sont les élans qui péjorent notre nature. L’apôtre Paul appelle cette force dynamisante « l’empire (c’est-à-dire l’énergie) de l’Esprit » qu’il oppose à « l’empire de la chair » (Rm 8,5). Le choix entre les deux empires dépend en tout temps de la liberté de chacun, mais ce même Esprit qui a ressuscité Jésus aide à « faire mourir le comportement charnel » (Rm 8,13) et parvient, contrairement aux commandements de la Loi, à inverser notre aimantation à l’avantage de la vie de l’Esprit.

Comme pour l’engagement missionnaire, le pouvoir libérateur de la croix du Christ se tient à l’arrière-plan de cet enseignement spirituel dynamique, car c’est à la croix qu’il a « condamné le péché dans la chair » (Rm 8,3) et permis l’effusion de l’Esprit. Amen.

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