Prédication : Intégrité et intégrisme, fondement et fondamentalisme, fermeté et fermeture

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Diane de Versailles représentant Artémis, copie romaine d’un original grec du IVe siècle av. J.-C., musée du Louvre.

A Ephèse, le christianisme de l’apôtre Paul entre en concurrence avec le culte de la déesse Artémis d’Ephèse, qui rapporte des gains considérables aux orfèvres de la ville qui vivent du tourisme religieux en vendant des petits temples et des statuettes de la déesse. Ce récit du livre des Actes des apôtres confronte donc une religion païenne jugée idolâtre et corrompue par l’argent, avec la nouvelle Voie chrétienne libérée de l’idolâtrie et de l’appat du gain. Dans la réalité, ce rapport binaire entre la fausse et la vraie religion est cependant atténué par le fait que la religion greco-romaine n’a pas que des défauts, et que le christianisme n’a pas que des qualités. Il convient donc de distinguer entre l’intégrité et l’intégrisme religieux.
Gilles Bourquin,
Actes des Apôtres 19,23-40 – L’émeute des orfèvres d’Ephèse

23 C’est à cette époque que se produisirent des troubles assez graves à propos de la Voie. 24 Un orfèvre en effet, du nom de Démétrius, fabriquait des temples d’Artémis en argent et procurait ainsi aux artisans des gains très appréciables. 25 Il rassembla ces artisans ainsi que les membres des métiers voisins et leur déclara : « Vous le savez, mes amis, notre aisance vient de cette activité. 26 Or, vous le constatez ou vous l’entendez dire : non seulement à Ephèse, mais dans presque toute l’Asie, ce Paul remue une foule considérable en la persuadant, comme il dit, que les dieux qui sortent de nos mains ne sont pas des dieux. 27 Ce n’est pas simplement notre profession qui risque d’être dénigrée, mais c’est aussi le temple de la grande déesse Artémis qui pourrait être laissé pour compte et se trouver bientôt dépouillé de la grandeur de celle qu’adorent l’Asie et le monde entier. » 28 A ces mots, les auditeurs devinrent furieux et ils n’en finissaient pas de crier : « Grande est l’Artémis d’Ephèse ! ».

29 L’agitation gagna toute la ville et l’on se précipita en masse au théâtre, en s’emparant au passage des Macédoniens Gaïus et Aristarque, compagnons de voyage de Paul. 30 Paul était décidé à se rendre à l’assemblée, mais les disciples ne le laissèrent pas faire. 31 Et certains asiarques de ses amis lui firent aussi déconseiller de se risquer au théâtre. 32 Chacun bien sûr criait autre chose que son voisin, et la confusion régnait dans l’assemblée où la plupart ignoraient même les motifs de la réunion. 33 Des gens dans la foule renseignèrent un certain Alexandre que les Juifs avaient mis en avant. De la main, Alexandre fit signe qu’il voulait s’expliquer devant l’assemblée. 34 Mais, quand on apprit qu’il était Juif, tous se mirent à scander d’une seule voix, pendant près de deux heures : « Grande est l’Artémis d’Ephèse ! ».

35 Le secrétaire réussit pourtant à calmer la foule : « Ephésiens, dit-il, existerait-il quelqu’un qui ne sache pas que la cité d’Ephèse est la ville sainte de la grande Artémis et de sa statue tombée du ciel ? 36 Puisque la réponse ne fait pas de doute, il vous faut donc retrouver le calme et éviter les fausses manœuvres. 37 Vous avez en effet amené ici des hommes qui n’ont commis ni sacrilège ni blasphème contre notre déesse. 38 Si Démétrius et les artisans qui le suivent sont en litige avec quelqu’un, il se tient des audiences, il existe des proconsuls : que les parties aillent donc en justice ! 39 Et si vous avez encore d’autres requêtes, l’affaire sera réglée par l’assemblée légale. 40 Nous risquons en fait d’être accusés de sédition pour notre réunion d’aujourd’hui, car il n’existe aucun motif que nous puissions avancer pour justifier cet attroupement. » Et, sur cette déclaration, il renvoya l’assemblée.

Bibliographie

Dans cette prédication, les références notées (Ma., p.xx) sont tirées du chapitre « 19,21-40. Emeute chez les orfèvres », p.204-215, dans le commentaire exégétique de Daniel Marguerat, Les Actes de apôtres. Commentaire du Nouveau Testament Vb. Deuxième série, Genève, Labor et Fides, 2015.

Pour une présentation développée des divers aspects de la christianisation progressive de l’Empire romain durant les premiers siècles de notre ère, voir l’article Christianisme dans le monde romain, sur Wikipédia.

Prédication du dimanche 11 janvier 2026 à Vauffelin, dans le Jura bernois, en Suisse

Le récit de l’émeute des orfèvres de la ville d’Ephèse, située sur la côte ouest de la Turquie actuelle, du côté de la Grèce, illustre la « collision inévitable » (Ma, p.205) entre la religion populaire gréco-romaine dans l’Empire romain et « l’active diffusion de l’Evangile » (Ma., p. 205) opérée par l’apôtre Paul en Asie et en Grèce. La vénération de la déesse Artemis d’Ephèse, qui faisait la fierté de cette ville et sa source majeure de revenus économiques, s’étendait à tout le pourtour de la Mer Méditerranée, de Césarée en Palestine, à Carthage en Afrique du Nord, jusqu’à Marseille et l’Espagne (Ma., p.210). Ce culte était une fusion entre une divinité locale liée à la fertilité de la nature, et l’Artemis des Grecs, fille de Zeus et de Leto, sœur jumelle d’Apollon. Sa statue représentait, je cite, « une déesse polymammaire, dont les nombreux « seins » pouvaient aussi évoquer des testicules de taureau, la symbolique de fécondité demeurant identique » (Ma., p.209).

Les trois parties du récit du livre des Actes des apôtres

Le récit du livre des Actes, qui comporte clairement trois parties, nous plonge dans la vie quotidienne dans l’Empire Romain du Ier siècle de notre ère. Dans la première partie, on apprend que les temples d’Artemis en argent que fabriquent l’orfèvre Démétrius et ses collaborateurs sont des sources de « gains très appréciables » (v.24). Les artisans d’objets sacrés vivent du tourisme religieux à Ephèse, et ils voient d’un très mauvais œil, avec inquiétude, la diffusion de l’Evangile, qui proclame que ces statuettes fait main ne sont pas des dieux (v.26), et qu’elles sont donc dénuées de tout pouvoir de sauver ou de guérir.

On peut légitimement se demander s’il est vrai que déjà du temps de l’apôtre Paul, dans les années 52 à 54 de notre ère, deux décennies après la fin du ministère de Jésus, la diffusion de l’Evangile avait déjà de quoi faire trembler les religions païennes très répandues comme le culte d’Artemis, ou s’il s’agit d’un souci apparu plus tard, au temps où l’évangéliste Luc écrit les Actes des apôtres, vers la fin du siècle, dans les années 80 ou 90 (Ma., p.207). En tous les cas, la préoccupation de Démétrius s’est avérée pertinente à long terme, puisque le christianisme finira par supplanter les religions païennes, grecques et romaines dans tout l’Empire romain, lorsqu’en 312 ap. J.-C. l’empereur Constantin romain se convertit au christianisme, qui devient ensuite religion d’Etat sous Théodose en 380 de notre ère.

Dans la seconde partie du récit, l’initiative de Démétrius, qui nourrit la colère patriotique et religieuse des Ephésiens, suscite une émeute au théâtre, principal lieu de rassemblement social et politique de la ville, où le peuple vocifère « Grande est l’Artemis d’Ephèse » dans la confusion générale (v.28.32.34). Dans la troisième et dernière partie du récit, un haut magistrat rend les émeutiers attentifs à l’accusation de sédition qui pèse sur leur attroupement injustifiable, et disculpe étonnamment les prédicateurs chrétiens, qui à ses yeux, « n’ont commis ni sacrilège ni blasphème contre la déesse d’Ephèse » (v.37.40). Afin de calmer l’inquiétude suscitée par Démétrius, il use d’un argument d’évidence selon lequel on ne peut douter que la statue de la grande Artémis est « tombée du ciel » (v.35).

Un problème d’interprétation : Le risque d’une lecture binaire

Ce texte, très habilement conçu, pose toutefois un problème d’interprétation crucial à notre époque moderne : Celui de la frontière, à mon sens à ne pas franchir, entre l’intégrité et l’intégrisme, le fondement et le fondamentalisme, la fermeté et la fermeture. En effet, une interprétation semble s’imposer d’elle-même en ne laissant aucun doute : La religion de la déesse Artémis d’Ephèse et à la fois idolâtre, car elle vénère des statues, et corrompue, car elle sert à procurer un gain financier aux orfèvres ; tandis que la religion chrétienne est à la fois juste, car elle adore le vrai Dieu non fabriqué par l’homme, et sainte, car elle n’est pas corrompue par une quête lucrative. On obtient ainsi une lecture binaire de la Bible, selon laquelle tout est mal dans les religions païennes, et tout est bien dans le christianisme.

Il s’agit là d’un problème délicat, qui consiste à comparer et à évaluer les différentes religions entre elles, en affirmant des critiques et des préférences. Il est à mon sens tout aussi faux de prétendre que toutes les religions se valent, que de prétendre qu’une seule est juste, divine et parfaite, au détriment de toutes les autres, qui sont diaboliques et fausses.

Tout n’était pas faux, en effet, dans les religions païennes, dont les prêtres remplissaient certaines fonctions que l’on retrouve par ailleurs dans toutes les religions. Le temple gigantesque d’Artémis à Ephèse, par exemple, était un « lieu d’asile ouvert à tous, il hébergeait les pauvres et organisait des banquets ou étaient consommées les viandes sacrifiées » (Ma., p.209). Chez tous les peuples humains, de façon plus ou moins pervertie ou développée, les religions ont joué un rôle d’intégration sociale, de formation à la méditation des textes sacrés, d’accompagnement spirituel et d’expiation des fautes.

Inversement, malgré l’avancée considérable qu’il représente dans de nombreux domaines, le christianisme n’est jamais parvenu à se libérer entièrement des tares reprochables aux autres religions. La vente de crèches et de statues de l’enfant Jésus a rapidement proliféré, rejoignant l’idolâtrie païenne, et dans certains mouvements fondamentalistes, la Bible est vénérée comme un objet sacré et intouchable, malgré ses textes incitant à la guerre sainte, lors de la conquête de Canaan par les tribus d’Israël (livres de Josué, Juges) ou lorsque le prophète Elie égorge lui-même les 450 prophètes de Baal au nom de Yahvé (1 Rois 18,40).

Le rapport des chrétiens à l’argent a toujours été ambigu : Le catholicisme avec sa notion de trésor de l’Eglise, et le protestantisme, qui fut d’abord la religion des entrepreneurs et des artisans, lia un lien étroit avec le capitalisme, qui se manifeste actuellement dans ses liens avec le patriotisme étasunien, dans le mouvement « Make America Great Again ». Il ne suffit donc pas de changer de religion, en se convertissant au christianisme ou à l’islam, pour que toutes les questions religieuses problématiques se résolvent d’elles-mêmes !

On peut toutefois relever, parmi les avancées religieuses apportées par la nouvelle « Voie » (v.23, odos, chemin en grec), le passage d’une religion rituelle au temple de l’Artémis d’Ephèse, vers une religion plus intérieure proposée par le christianisme, plus spirituelle et davantage personnalisée, et donc aussi mieux apte à répondre aux aspirations des individus déstabilisés par le syncrétisme et le polythéisme du monde romain, et davantage orientée vers l’espérance que vers la pratique du culte communautaire officiel.

Ni relativiste ni intégriste, en quête d’intégrité religieuse et spirituelle

Mon discours n’est donc pas relativiste. Je pense qu’il existe une intégrité religieuse à rechercher à l’intérieur du christianisme ou d’autres religions, et que cette intégrité se différentie de l’intégrisme. La frontière entre les deux approches est cependant toujours délicate à établir. Je tente ici de les distinguer : L’intégrité consiste, selon les mots de l’apôtre Paul, à « examiner toute chose avec discernement, et retenir ce qui est bon » (1 Thessaloniciens 5,21). Selon cette perspective, telle que je la comprends, une affirmation religieuse peut être vraie même si elle provient d’une autre tradition que la sienne. Ainsi, une approche d’inspiration bouddhiste, comme la Méditation de pleine conscience, peut être validée par un chrétien si après l’avoir examinée, elle lui semble utile et pertinente. Selon une perspective intégriste, au contraire, une affirmation religieuse est forcément vraie si elle est authentiquement chrétienne, et forcément fausse si elle n’est pas d’origine chrétienne, quel que soit son contenu, même si celui-ci semble bon à premier abord. Dans l’optique intégriste chrétienne, la Méditation de pleine conscience est d’emblée mauvaise. Malgré la recherche d’intégrité et la lutte contre l’intégrisme, une distinction de valeur existe entre toutes les grandes religions. Le bouddhisme réagit contre les castes de l’hindouisme, le christianisme contre le légalisme du judaïsme, l’islam contre l’idolâtrie chrétienne, le protestantisme contre le moralisme catholique, et ainsi de suite. En soi, la réaction critique est bonne, mais elle devient dangereuse si elle se radicalise. Amen

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