Image de la construction de la cathédrale Sagrada Familia à Barcelone, oeuvre de Antoni Gaudi. Ce véritable miracle architectural illustre la dynamique du temps déjà réalisé et pas encore accompli, objet de cette prédication.
L’Evangile entier se tient dans une logique d’espérance qui concerne d’abord la promesse d’un événement futur, l’avènement du Règne de Dieu, lequel reste un phénomène transcendant, « matérialisé » une première fois par la naissance de Jésus. Dans un second temps, notre espérance en cet accomplissement ultime du Règne de Dieu rejaillit sur notre conduite présente, quotidienne. Ainsi, le Règne de Dieu, projeté dans un avenir lointain, devient déjà imminent, prêt à surgir pour transformer la réalité présente de nos vies.
L’Evangile entier se tient dans une logique d’espérance qui concerne d’abord la promesse d’un événement futur, l’avènement du Règne de Dieu, lequel reste un phénomène transcendant, « matérialisé » une première fois par la naissance de Jésus. Dans un second temps, notre espérance en cet accomplissement ultime du Règne de Dieu rejaillit sur notre conduite présente, quotidienne. Ainsi, le Règne de Dieu, projeté dans un avenir lointain, devient déjà imminent, prêt à surgir pour transformer la réalité présente de nos vies.
Gilles Bourquin,
Livre des Nombres 15,1-3a.11-16 – Un même rituel pour l’indigène et l’étranger
1 Le Seigneur dit à Moïse: 2 « Parle aux fils d’Israël, dis-leur : Quand vous serez entrés dans le pays où vous aurez vos demeures, le pays que je vais vous donner, 3 lorsque vous offrirez des mets au Seigneur…
11 Ainsi fera-t-on pour un taureau, pour un bélier, pour un agneau ou une chèvre. 12 Quel que soit le nombre de bêtes que vous offrirez, vous ferez ainsi pour chacune, quel que soit leur nombre. 13 C’est ainsi que tout indigène offrira ses sacrifices, quand il présentera au SEIGNEUR des mets à l’odeur apaisante. 14 Quand un émigré résidera chez vous ou sera au milieu de vous depuis plusieurs générations, s’il offre au SEIGNEUR des mets à l’odeur apaisante, il fera comme vous faites. 15 En tant qu’assemblée, vous aurez un seul rituel pour vous et pour l’émigré qui réside chez vous ; ce sera un rituel immuable devant le SEIGNEUR, pour vous comme pour l’émigré, dans tous les âges. 16 Il y aura une seule loi, une seule règle pour vous et pour l’émigré qui réside chez vous. »
Epître de Paul aux Galates 5,11-18 – La loi, la chair et l’Esprit
11 Quant à moi, frères, si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je alors persécuté ? Dans ce cas, le scandale de la croix est aboli ! 12 Qu’ils aillent donc jusqu’à se mutiler tout à fait, ceux qui sèment le désordre parmi vous !
13 Vous, frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! Mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres. 14 Car la loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 15 Mais, si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. 16 Ecoutez-moi : marchez sous l’impulsion de l’Esprit et vous n’accomplirez plus ce que la chair désire. 17 Car la chair, en ses désirs, s’oppose à l’Esprit – et l’Esprit à la chair ; entre eux, c’est l’antagonisme– pour que, ce que vous voulez faire, vous ne le fassiez pas. 18 Mais si vous êtes conduits par l’Esprit, vous n’êtes plus soumis à la loi.
Evangile de Luc 21,28-33 – L’approche du Règne de Dieu
28 « Quand ces événements commenceront à se produire, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche. » 29 Et il leur dit une comparaison : « Voyez le figuier et tous les arbres : 30 dès qu’ils bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l’été est proche. 31 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche. 32 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout n’arrive. 33 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
Prédication du premier dimanche de l’Avent, le 30 novembre 2025 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse
Le message de l’Evangile est entièrement dominé par une logique d’espérance. Croire en Dieu, selon l’Evangile, c’est espérer, mais pas n’importe comment. L’espérance de l’Evangile comporte toujours deux phases, qui se déclinent de nombreuses manières. La première phase, paradoxalement, est la plus éloignée, il s’agit de la phase ultime, celle qui ne s’est pas encore réalisée, mais vers laquelle l’espérance de la foi tend tout entière.
L’espérance de l’Evangile est donc premièrement une attente orientée vers un avenir qui verra s’accomplir un certain nombre de promesses qui sont en gestation. La seconde phase de l’espérance de l’Evangile est antérieure à la première. Elle représente la conséquence dans le présent de l’espérance qui est encore à venir. Parce que j’espère quelque chose qui est à venir, mais qui n’est pas encore là, je vis déjà dans l’anticipation de cette espérance à venir. Il y a donc un pas encore, un avenir, qui déclenche un déjà là, un présent. En allemand, l’expression théologique Zwischen den Zeiten (Entre les temps), décrit cette posture entre le déjà et le pas encore.
Prenons un exemple simple : Si vous espérez vous marier prochainement, en principe, vous vous réjouissez et vous vous activez déjà. La première phase de votre espérance, c’est votre mariage, tandis que la deuxième phase, ce sont les effets déjà actuels de votre projet à venir de vous marier. Cela signifie que la cause de votre comportement (ici le mariage) ne précède pas, mais succède à votre comportement. Vous agissez en vue de, afin que… On parle dans ce cas de figure d’une cause dernière.
L’imminence du Règne de Dieu transcendant
L’Evangile nous projette dans un avenir qui rejaillit dans le présent. Jésus illustre cette réalité au travers d’exemples tirés de la vie ordinaire et de la nature : Dès que les arbres « bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l’été est proche » (Lc 21,30). Les bourgeons sont des ébauches d’organes végétaux qui se développent en donnant des feuilles, des branches, des fleurs, des fruits, etc. Les bourgeons sont orientés vers un avenir qui est leur raison d’être.
L’espérance de l’Evangile nous oriente donc dans une première phase vers un avenir transcendant, c’est-à-dire vers un avenir « qui s’élève au-delà d’un niveau » présent. L’espérance transcendante de l’Evangile nous oriente vers une réalité « qui est au-delà de toute expérience possible » aujourd’hui (A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, p.1144). Cette transcendance, cet inatteignable espéré, rejaillit sur notre vécu présent de l’Evangile, en nous orientant vers et en fonction de cette espérance : « De même, vous aussi, quand vous verrez cela [le bourgeonnement, l’été] arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche » (Lc 21,31). Le Règne de Dieu est par excellence une réalité transcendante : Par sa perfection existentielle, il s’oppose au monde présent corrompu. Mais il y a un « retour sur investissement » : Le futur espéré agit sur le présent vécu !
La première phase de l’Evangile, c’est son espérance future. La seconde phase, c’est l’effet, la conséquence de cette espérance future sur l’orientation actuelle de notre manière de vivre : Nous cherchons à nous adapter, à préfigurer, même faiblement, péniblement, cet avenir. L’espérance du Règne de Dieu à venir dynamise notre activité quotidienne. Le futur à venir, pas encore présent, et donc déjà en partie présent, on dit qu’il est imminent. Même très lointain, le Règne de Dieu est tout proche, imminent : « En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (Lc 21,32). Le Règne futur est donc à la fois déjà en partie présent, imminent (en train de s’activer), et encore très lointain.
On explique ainsi pourquoi le croyant s’attend toujours à voir venir un Règne qui n’arrive jamais : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Lc 21, 33). Contrairement au temps qui passe, et qui s’organise par conséquent en passé, présent et avenir, le Règne transcendant de Dieu manifesté par sa Parole ne passe pas : Il est à la fois déjà présent et encore à venir. Il est, en d’autres termes, éternel. Il est donc absurde de s’attendre à le voir arriver un jour, ici ou là. Le Règne de Dieu est transcendant parce qu’il échappe à la notion même de temps, on ne peut ni le dater ni le localiser (Mt 24,23).
L’imminence du Règne de Dieu symbolisée par la naissance et la résurrection du Christ, au travers des fêtes liturgiques de Noël et Pâques
Telle que nous l’avons décrite, cette tension extrêmement forte entre le présent et l’avenir qui traverse l’espérance de l’Evangile se décline de nombreuses manières. Ses formes les plus concrètes, gravées dans l’année liturgique, sont celles de Noël et de Pâques. La symbolique de Noël (latin natalis, naissance) s’organise autour de la Naissance. Comme la transcendance, la naissance est un événement qui sépare un avant et un après. Jésus est déjà né dans l’histoire du passé, à Bethléem, mais il est toujours à naître au présent en nos cœurs, et il naîtra de manière absolue et accomplie dans le Règne de Dieu. Il en va de même pour la résurrection : Celle de Jésus est au passé, notre vie nouvelle de ressuscités en Christ est au présent, la Résurrection dans le nouveau monde est au futur. En tant que concepts théologiques, la Naissance et la Résurrection sont transcendantes.
La tension entre le déjà et le pas encore dans le livre des Nombres et dans l’ensemble de l’Ancien Testament
Dans l’ensemble de la Bible, y compris dans l’Ancien Testament, la tension entre le présent de la foi et l’avenir de l’espérance est omniprésente et multiforme. Le livre des Nombres, par exemple, est caractérisé par la temporalité de la marche des tribus d’Israël vers la Terre promise. Le rude présent du désert s’oppose à la destination ultime, future, envisagée comme un pays paradisiaque « ruisselant de lait et de miel » (Nb 14,8, etc.). On observe que déjà dans la Bible juive, la Terre promise revêt un caractère transcendant, doté de propriétés qui surpassent en partie ses potentialités réelles. Le narrateur, artificiellement situé dans le passé au désert, édicte des lois formulées pour le futur au pays : « Quand vous serez entrés dans le pays où vous aurez vos demeures… En tant qu’assemblée, vous aurez un seul rituel pour vous et pour l’émigré qui réside chez vous, ce sera un rituel immuable devant le Seigneur » (Nb 15,2.15). La situation au pays est idéalisée : Les immigrés sont confondus avec le peuple d’Israël, ce qui lui confère un caractère quasi-universel, les nationalités sont quasi-effacées et les lois édictées demeurent immuables, définitives.
Toute l’existence humaine semble ainsi envisagée comme un continuel perfectionnement dans la foi, au cours duquel des notions religieuses archaïques sont abandonnées, pour laisser place à des notions plus générales, plus pures, parfaites et éternelles.
L’abandon de l’ancienne prédication de la Loi par l’apôtre Paul et son remplacement par la conduite de l’Esprit
Dans le texte de l’Evangile de Luc, le glissement se produisait du monde présent au futur Règne de Dieu transcendant. Dans le récit du livre des Nombres, le glissement se produisait de la marche actuelle au désert vers le futur idéalisé de la Terre Promise. Dans son épître aux Galates, l’apôtre Paul oppose son ancienne prédication de la circoncision, lorsqu’il obéissait encore à la Loi juive, au scandale actuel de la croix du Christ, qui a pour effet de libérer les fidèles du devoir de pratiquer les commandements de la Thora (Ga 5,11-13).
Dans l’épître aux Galates, le glissement est donc un peu différent que dans le livre des Nombres et l’Evangile de Luc : Il part du passé soumis au respect à la lettre de la Loi de Moïse, remplacé au présent par la conduite du Saint Esprit : « Mais si vous êtes conduits par l’Esprit, vous n’êtes plus soumis à la loi » (Ga 5,18). Au lieu de glisser du présent au futur, la pensée de Paul glisse du passé de la Loi au présent de l’Evangile.
Dans ce dernier cas de figure, le présent est donc déjà porteur de la transcendance de l’Esprit divin. On peut affirmer que l’espérance de la foi s’est déjà réalisée d’une façon encore temporaire et partielle, avant sa réalisation finale et complète. Au lieu d’obéir servilement aux commandements écrits dans la Loi sainte de l’ancien peuple d’Israël, le croyant est appelé à « marcher sous l’impulsion de l’Esprit », afin de ne plus accomplir « ce que la chair désire » (Ga 5,16). On peut admettre que dans ce processus de transformation, la Loi a été spiritualisée : Au lieu de passer par l’intermédiaire d’un règlement écrit, le croyant est déjà directement relié à l’Esprit divin qui l’inspire dans son cheminement croyant.
L’apôtre Paul admet toutefois que la vie présente de l’Evangile n’est pas encore tout à fait affranchie des vicissitudes de la vie historique corrompue : « Car la chair, en ses désirs, s’oppose à l’Esprit » (Ga 5,17). Cela signifie que le croyant vit en son for intérieur la lutte, « l’antagonisme » entre sa vieille nature liée à sa naissance dans le monde présent de la chair et sa nouvelle nature liée à sa Naissance déjà présente dans le monde futur de l’Esprit : Encore du monde et déjà dans le Règne de Dieu. La promesse du don de l’Esprit n’est donc que partiellement accomplie dans le temps présent, le croyant n’en reçoit que les prémisses, tandis que l’accomplissement ultime de la promesse de l’Esprit demeure transcendant, il équivaut à l’avènement incompréhensible du Règne de Dieu. Amen
Compléments exégétiques à la prédication : Commentaire du livre des Nombres 15,1-16 par l’exégète catholique J. de Vault
J. de Vaulx, Sources bibliques Gabalda. Les Nombres, Paris, Librairie Lecoffre, Rue Bonaparte 90, 1972, p.179-183, ayant reçu le NIHIL OBSTAT par P. Auvray, prêtre de l’Oratoire, Paris, 10 Octobre 1970 ; et l’IMPRIMATUR à Nancy, le 16 Octobre 1970, par E. Pirolley, évêque de Nancy et de Toul. Il s’agit de la reconnaissance de l’ouvrage et de l’autorisation de sa publication par la hiérarchie de l’Eglise catholique.
P.179-180 : b) Grâce à la documentation ugaritique et biblique, il est possible de situer les divers détails de notre texte (Nb 15,1-16, Oblations et libations jointes aux sacrifices) dans l’histoire des sacrifices israélites.
Un poème, découvert à Ras Shamra, nous montre Kéret offrant un sacrifice d’agneau, accompagné d’une offrande d’oiseau, de miel et de vin (cf. C. H. Gordon, Krt, 156-171). Comme les grecs offraient de leur côté des sacrifices de communion (thusia), accompagnés de libations de vin, on peut se demander si ce genre de sacrifices commun à deux civilisations si différentes (sémites et grecs) n’est pas pré-sémitique ; il aurait été emprunté par les Cananéens, puis par les Hébreux, lors de leur sédentarisation (cf. R. de Vaux, les Sacrifices de l’AT, Gabalda, 1964, p.44-48).
En Israël, la coutume des oblations et des libations jointes aux sacrifices peut s’observer très tôt : Anne, la mère de Samuel, à la suite d’un voeu qu’elle avait fait de consacrer son fils à Yahwéh, monte à Silo en apportant « trois taureaux, un epha de farine et une outre de vin » (1 S 1, 24, texte incertain ; la quantité de farine, correspond à peu près à celle prévue dans notre texte).
P.181 : D’autre part la distinction des diverses espèces de sacrifices de communion prévue au v. 3 est conforme aux rituels de la 2e partie de la Thora des sacrifices (Lv 7,12-16).
Quant à l’extension de l’obligation de ces règles à l’indigène et à l’étranger, elle manifeste le souci législatif des fonctionnaires cherchant à simplifier et à unifier la législation dans les différentes parties de l’Empire perse. Elle appartient donc à la dernière couche de rédaction du Pentateuque (Les cinq premiers livres de la Bible juive), qu’on date des environs de 419 grâce au papyrus pascal d’Eléphantine (cf. P. Grelot, la dernière étape de rédaction sacertotale (= des prêtres), dans VT, t. 6, 1956, p. 174-189 surtout 177).
Très récent dans sa composition actuelle, notre passage n’en codifie pas moins des usages très anciens, précisés et modifiés au cours des temps.
c) Par contre, les textes nous renseignent mal sur la signification des oblations et des libations jointes aux sacrifices.
On pourrait penser qu’elles sont jointes aux victimes animales pour compléter le repas offert à la divinité. Mais on sait que tel n’est pas le sens des sacrifices israélites ou du moins que les Hébreux ont progressivement éliminé cette signification courante en Canaan et en Mésopotamie (R. de Vaux, Sacrifices de l’AT, p. 37-41).
Commentaire de ma part (Gilles) : Ce commentaire de J. de Vaulx souligne l’évolution des rituels sacrificiels de l’ancien Israel. Ses sources sont sans doute très anciennes, y compris pour les libations, qui datent vraisemblablement d’avant la séparation des peuples grecs et sémitiques, donc dans des temps immémoriaux, sans doute au cours du 2ème millénaire avant J.-C., ce qui explique qu’ils se retrouvent dans un très grand nombre de peuples.
Par contre, l’exégète souligne que le texte de Nombres 15,13-16 concernant l’admission des étrangers aux rituels des sacrifices israélites est sans doute très récent, car rien de tel n’est envisageable dans les récits datant d’avant l’Exil à Babylone (587-538 av. J.-C.), qui placent Israël en perpétuel conflit avec ses ennemis Cananéens et Philistins (que l’on pense au combat de David et Goliath). Ce texte d’admission des étrangers au culte juif ne date donc pas de la marche de l’Exode hors d’Egypte, où le situe le livre des Nombres, mais de l’époque Perse, donc de la fin du Ve siècle avant Jésus-Christ, lorsque l’admission des non juifs au culte juif était devenue inévitable, dans le brassage des peuples imposé par l’Empire Perse, qui s’étendait de la Mésopotamie à la Grèce et à l’Egypte, en passant par le Levant.
Conclusion de ma part (Gilles) : Non seulement les rituels ont évolué au cours des siècles de l’ancien Israël, mais les textes décrivant les règles de ces rituels ont aussi évolué au cours des siècles, et ont été sans cesse corrigés et complétés par de nouvelles réglementations, souvent plus subtiles, liées aux nouvelles situations politiques, culturelles, économiques, sanitaires et même écologiques. La Loi sacrée des Hébreux ne fut donc jamais un texte immuable, figé, mais toujours un processus évolutif, de réinterprétation en réinterprétation, qui s’est d’ailleurs prolongé au cours de notre ère, les Juifs n’ayant jamais cessé d’être théologiquement, religieusement et spirituellement inventifs jusqu’à nos jours.
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1 Le Seigneur dit à Moïse: 2 « Parle aux fils d’Israël, dis-leur : Quand vous serez entrés dans le pays où vous aurez vos demeures, le pays que je vais vous donner, 3 lorsque vous offrirez des mets au Seigneur…
11 Ainsi fera-t-on pour un taureau, pour un bélier, pour un agneau ou une chèvre. 12 Quel que soit le nombre de bêtes que vous offrirez, vous ferez ainsi pour chacune, quel que soit leur nombre. 13 C’est ainsi que tout indigène offrira ses sacrifices, quand il présentera au SEIGNEUR des mets à l’odeur apaisante. 14 Quand un émigré résidera chez vous ou sera au milieu de vous depuis plusieurs générations, s’il offre au SEIGNEUR des mets à l’odeur apaisante, il fera comme vous faites. 15 En tant qu’assemblée, vous aurez un seul rituel pour vous et pour l’émigré qui réside chez vous ; ce sera un rituel immuable devant le SEIGNEUR, pour vous comme pour l’émigré, dans tous les âges. 16 Il y aura une seule loi, une seule règle pour vous et pour l’émigré qui réside chez vous. »
Epître de Paul aux Galates 5,11-18 – La loi, la chair et l’Esprit
11 Quant à moi, frères, si je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je alors persécuté ? Dans ce cas, le scandale de la croix est aboli ! 12 Qu’ils aillent donc jusqu’à se mutiler tout à fait, ceux qui sèment le désordre parmi vous !
13 Vous, frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, que cette liberté ne donne aucune prise à la chair ! Mais, par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres. 14 Car la loi tout entière trouve son accomplissement en cette unique parole : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. 15 Mais, si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres. 16 Ecoutez-moi : marchez sous l’impulsion de l’Esprit et vous n’accomplirez plus ce que la chair désire. 17 Car la chair, en ses désirs, s’oppose à l’Esprit – et l’Esprit à la chair ; entre eux, c’est l’antagonisme– pour que, ce que vous voulez faire, vous ne le fassiez pas. 18 Mais si vous êtes conduits par l’Esprit, vous n’êtes plus soumis à la loi.
Evangile de Luc 21,28-33 – L’approche du Règne de Dieu
28 « Quand ces événements commenceront à se produire, redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche. » 29 Et il leur dit une comparaison : « Voyez le figuier et tous les arbres : 30 dès qu’ils bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l’été est proche. 31 De même, vous aussi, quand vous verrez cela arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche. 32 En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout n’arrive. 33 Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas.
Prédication du premier dimanche de l’Avent, le 30 novembre 2025 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse
Le message de l’Evangile est entièrement dominé par une logique d’espérance. Croire en Dieu, selon l’Evangile, c’est espérer, mais pas n’importe comment. L’espérance de l’Evangile comporte toujours deux phases, qui se déclinent de nombreuses manières. La première phase, paradoxalement, est la plus éloignée, il s’agit de la phase ultime, celle qui ne s’est pas encore réalisée, mais vers laquelle l’espérance de la foi tend tout entière.
L’espérance de l’Evangile est donc premièrement une attente orientée vers un avenir qui verra s’accomplir un certain nombre de promesses qui sont en gestation. La seconde phase de l’espérance de l’Evangile est antérieure à la première. Elle représente la conséquence dans le présent de l’espérance qui est encore à venir. Parce que j’espère quelque chose qui est à venir, mais qui n’est pas encore là, je vis déjà dans l’anticipation de cette espérance à venir. Il y a donc un pas encore, un avenir, qui déclenche un déjà là, un présent. En allemand, l’expression théologique Zwischen den Zeiten (Entre les temps), décrit cette posture entre le déjà et le pas encore.
Prenons un exemple simple : Si vous espérez vous marier prochainement, en principe, vous vous réjouissez et vous vous activez déjà. La première phase de votre espérance, c’est votre mariage, tandis que la deuxième phase, ce sont les effets déjà actuels de votre projet à venir de vous marier. Cela signifie que la cause de votre comportement (ici le mariage) ne précède pas, mais succède à votre comportement. Vous agissez en vue de, afin que… On parle dans ce cas de figure d’une cause dernière.
L’imminence du Règne de Dieu transcendant
L’Evangile nous projette dans un avenir qui rejaillit dans le présent. Jésus illustre cette réalité au travers d’exemples tirés de la vie ordinaire et de la nature : Dès que les arbres « bourgeonnent vous savez de vous-mêmes, à les voir, que déjà l’été est proche » (Lc 21,30). Les bourgeons sont des ébauches d’organes végétaux qui se développent en donnant des feuilles, des branches, des fleurs, des fruits, etc. Les bourgeons sont orientés vers un avenir qui est leur raison d’être.
L’espérance de l’Evangile nous oriente donc dans une première phase vers un avenir transcendant, c’est-à-dire vers un avenir « qui s’élève au-delà d’un niveau » présent. L’espérance transcendante de l’Evangile nous oriente vers une réalité « qui est au-delà de toute expérience possible » aujourd’hui (A. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, p.1144). Cette transcendance, cet inatteignable espéré, rejaillit sur notre vécu présent de l’Evangile, en nous orientant vers et en fonction de cette espérance : « De même, vous aussi, quand vous verrez cela [le bourgeonnement, l’été] arriver, sachez que le Règne de Dieu est proche » (Lc 21,31). Le Règne de Dieu est par excellence une réalité transcendante : Par sa perfection existentielle, il s’oppose au monde présent corrompu. Mais il y a un « retour sur investissement » : Le futur espéré agit sur le présent vécu !
La première phase de l’Evangile, c’est son espérance future. La seconde phase, c’est l’effet, la conséquence de cette espérance future sur l’orientation actuelle de notre manière de vivre : Nous cherchons à nous adapter, à préfigurer, même faiblement, péniblement, cet avenir. L’espérance du Règne de Dieu à venir dynamise notre activité quotidienne. Le futur à venir, pas encore présent, et donc déjà en partie présent, on dit qu’il est imminent. Même très lointain, le Règne de Dieu est tout proche, imminent : « En vérité, je vous le déclare, cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive » (Lc 21,32). Le Règne futur est donc à la fois déjà en partie présent, imminent (en train de s’activer), et encore très lointain.
On explique ainsi pourquoi le croyant s’attend toujours à voir venir un Règne qui n’arrive jamais : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas » (Lc 21, 33). Contrairement au temps qui passe, et qui s’organise par conséquent en passé, présent et avenir, le Règne transcendant de Dieu manifesté par sa Parole ne passe pas : Il est à la fois déjà présent et encore à venir. Il est, en d’autres termes, éternel. Il est donc absurde de s’attendre à le voir arriver un jour, ici ou là. Le Règne de Dieu est transcendant parce qu’il échappe à la notion même de temps, on ne peut ni le dater ni le localiser (Mt 24,23).
L’imminence du Règne de Dieu symbolisée par la naissance et la résurrection du Christ, au travers des fêtes liturgiques de Noël et Pâques
Telle que nous l’avons décrite, cette tension extrêmement forte entre le présent et l’avenir qui traverse l’espérance de l’Evangile se décline de nombreuses manières. Ses formes les plus concrètes, gravées dans l’année liturgique, sont celles de Noël et de Pâques. La symbolique de Noël (latin natalis, naissance) s’organise autour de la Naissance. Comme la transcendance, la naissance est un événement qui sépare un avant et un après. Jésus est déjà né dans l’histoire du passé, à Bethléem, mais il est toujours à naître au présent en nos cœurs, et il naîtra de manière absolue et accomplie dans le Règne de Dieu. Il en va de même pour la résurrection : Celle de Jésus est au passé, notre vie nouvelle de ressuscités en Christ est au présent, la Résurrection dans le nouveau monde est au futur. En tant que concepts théologiques, la Naissance et la Résurrection sont transcendantes.
La tension entre le déjà et le pas encore dans le livre des Nombres et dans l’ensemble de l’Ancien Testament
Dans l’ensemble de la Bible, y compris dans l’Ancien Testament, la tension entre le présent de la foi et l’avenir de l’espérance est omniprésente et multiforme. Le livre des Nombres, par exemple, est caractérisé par la temporalité de la marche des tribus d’Israël vers la Terre promise. Le rude présent du désert s’oppose à la destination ultime, future, envisagée comme un pays paradisiaque « ruisselant de lait et de miel » (Nb 14,8, etc.). On observe que déjà dans la Bible juive, la Terre promise revêt un caractère transcendant, doté de propriétés qui surpassent en partie ses potentialités réelles. Le narrateur, artificiellement situé dans le passé au désert, édicte des lois formulées pour le futur au pays : « Quand vous serez entrés dans le pays où vous aurez vos demeures… En tant qu’assemblée, vous aurez un seul rituel pour vous et pour l’émigré qui réside chez vous, ce sera un rituel immuable devant le Seigneur » (Nb 15,2.15). La situation au pays est idéalisée : Les immigrés sont confondus avec le peuple d’Israël, ce qui lui confère un caractère quasi-universel, les nationalités sont quasi-effacées et les lois édictées demeurent immuables, définitives.
Toute l’existence humaine semble ainsi envisagée comme un continuel perfectionnement dans la foi, au cours duquel des notions religieuses archaïques sont abandonnées, pour laisser place à des notions plus générales, plus pures, parfaites et éternelles.
L’abandon de l’ancienne prédication de la Loi par l’apôtre Paul et son remplacement par la conduite de l’Esprit
Dans le texte de l’Evangile de Luc, le glissement se produisait du monde présent au futur Règne de Dieu transcendant. Dans le récit du livre des Nombres, le glissement se produisait de la marche actuelle au désert vers le futur idéalisé de la Terre Promise. Dans son épître aux Galates, l’apôtre Paul oppose son ancienne prédication de la circoncision, lorsqu’il obéissait encore à la Loi juive, au scandale actuel de la croix du Christ, qui a pour effet de libérer les fidèles du devoir de pratiquer les commandements de la Thora (Ga 5,11-13).
Dans l’épître aux Galates, le glissement est donc un peu différent que dans le livre des Nombres et l’Evangile de Luc : Il part du passé soumis au respect à la lettre de la Loi de Moïse, remplacé au présent par la conduite du Saint Esprit : « Mais si vous êtes conduits par l’Esprit, vous n’êtes plus soumis à la loi » (Ga 5,18). Au lieu de glisser du présent au futur, la pensée de Paul glisse du passé de la Loi au présent de l’Evangile.
Dans ce dernier cas de figure, le présent est donc déjà porteur de la transcendance de l’Esprit divin. On peut affirmer que l’espérance de la foi s’est déjà réalisée d’une façon encore temporaire et partielle, avant sa réalisation finale et complète. Au lieu d’obéir servilement aux commandements écrits dans la Loi sainte de l’ancien peuple d’Israël, le croyant est appelé à « marcher sous l’impulsion de l’Esprit », afin de ne plus accomplir « ce que la chair désire » (Ga 5,16). On peut admettre que dans ce processus de transformation, la Loi a été spiritualisée : Au lieu de passer par l’intermédiaire d’un règlement écrit, le croyant est déjà directement relié à l’Esprit divin qui l’inspire dans son cheminement croyant.
L’apôtre Paul admet toutefois que la vie présente de l’Evangile n’est pas encore tout à fait affranchie des vicissitudes de la vie historique corrompue : « Car la chair, en ses désirs, s’oppose à l’Esprit » (Ga 5,17). Cela signifie que le croyant vit en son for intérieur la lutte, « l’antagonisme » entre sa vieille nature liée à sa naissance dans le monde présent de la chair et sa nouvelle nature liée à sa Naissance déjà présente dans le monde futur de l’Esprit : Encore du monde et déjà dans le Règne de Dieu. La promesse du don de l’Esprit n’est donc que partiellement accomplie dans le temps présent, le croyant n’en reçoit que les prémisses, tandis que l’accomplissement ultime de la promesse de l’Esprit demeure transcendant, il équivaut à l’avènement incompréhensible du Règne de Dieu. Amen
Compléments exégétiques à la prédication : Commentaire du livre des Nombres 15,1-16 par l’exégète catholique J. de Vault
J. de Vaulx, Sources bibliques Gabalda. Les Nombres, Paris, Librairie Lecoffre, Rue Bonaparte 90, 1972, p.179-183, ayant reçu le NIHIL OBSTAT par P. Auvray, prêtre de l’Oratoire, Paris, 10 Octobre 1970 ; et l’IMPRIMATUR à Nancy, le 16 Octobre 1970, par E. Pirolley, évêque de Nancy et de Toul. Il s’agit de la reconnaissance de l’ouvrage et de l’autorisation de sa publication par la hiérarchie de l’Eglise catholique.
P.179-180 : b) Grâce à la documentation ugaritique et biblique, il est possible de situer les divers détails de notre texte (Nb 15,1-16, Oblations et libations jointes aux sacrifices) dans l’histoire des sacrifices israélites.
Un poème, découvert à Ras Shamra, nous montre Kéret offrant un sacrifice d’agneau, accompagné d’une offrande d’oiseau, de miel et de vin (cf. C. H. Gordon, Krt, 156-171). Comme les grecs offraient de leur côté des sacrifices de communion (thusia), accompagnés de libations de vin, on peut se demander si ce genre de sacrifices commun à deux civilisations si différentes (sémites et grecs) n’est pas pré-sémitique ; il aurait été emprunté par les Cananéens, puis par les Hébreux, lors de leur sédentarisation (cf. R. de Vaux, les Sacrifices de l’AT, Gabalda, 1964, p.44-48).
En Israël, la coutume des oblations et des libations jointes aux sacrifices peut s’observer très tôt : Anne, la mère de Samuel, à la suite d’un voeu qu’elle avait fait de consacrer son fils à Yahwéh, monte à Silo en apportant « trois taureaux, un epha de farine et une outre de vin » (1 S 1, 24, texte incertain ; la quantité de farine, correspond à peu près à celle prévue dans notre texte).
P.181 : D’autre part la distinction des diverses espèces de sacrifices de communion prévue au v. 3 est conforme aux rituels de la 2e partie de la Thora des sacrifices (Lv 7,12-16).
Quant à l’extension de l’obligation de ces règles à l’indigène et à l’étranger, elle manifeste le souci législatif des fonctionnaires cherchant à simplifier et à unifier la législation dans les différentes parties de l’Empire perse. Elle appartient donc à la dernière couche de rédaction du Pentateuque (Les cinq premiers livres de la Bible juive), qu’on date des environs de 419 grâce au papyrus pascal d’Eléphantine (cf. P. Grelot, la dernière étape de rédaction sacertotale (= des prêtres), dans VT, t. 6, 1956, p. 174-189 surtout 177).
Très récent dans sa composition actuelle, notre passage n’en codifie pas moins des usages très anciens, précisés et modifiés au cours des temps.
c) Par contre, les textes nous renseignent mal sur la signification des oblations et des libations jointes aux sacrifices.
On pourrait penser qu’elles sont jointes aux victimes animales pour compléter le repas offert à la divinité. Mais on sait que tel n’est pas le sens des sacrifices israélites ou du moins que les Hébreux ont progressivement éliminé cette signification courante en Canaan et en Mésopotamie (R. de Vaux, Sacrifices de l’AT, p. 37-41).
Commentaire de ma part (Gilles) : Ce commentaire de J. de Vaulx souligne l’évolution des rituels sacrificiels de l’ancien Israel. Ses sources sont sans doute très anciennes, y compris pour les libations, qui datent vraisemblablement d’avant la séparation des peuples grecs et sémitiques, donc dans des temps immémoriaux, sans doute au cours du 2ème millénaire avant J.-C., ce qui explique qu’ils se retrouvent dans un très grand nombre de peuples.
Par contre, l’exégète souligne que le texte de Nombres 15,13-16 concernant l’admission des étrangers aux rituels des sacrifices israélites est sans doute très récent, car rien de tel n’est envisageable dans les récits datant d’avant l’Exil à Babylone (587-538 av. J.-C.), qui placent Israël en perpétuel conflit avec ses ennemis Cananéens et Philistins (que l’on pense au combat de David et Goliath). Ce texte d’admission des étrangers au culte juif ne date donc pas de la marche de l’Exode hors d’Egypte, où le situe le livre des Nombres, mais de l’époque Perse, donc de la fin du Ve siècle avant Jésus-Christ, lorsque l’admission des non juifs au culte juif était devenue inévitable, dans le brassage des peuples imposé par l’Empire Perse, qui s’étendait de la Mésopotamie à la Grèce et à l’Egypte, en passant par le Levant.
Conclusion de ma part (Gilles) : Non seulement les rituels ont évolué au cours des siècles de l’ancien Israël, mais les textes décrivant les règles de ces rituels ont aussi évolué au cours des siècles, et ont été sans cesse corrigés et complétés par de nouvelles réglementations, souvent plus subtiles, liées aux nouvelles situations politiques, culturelles, économiques, sanitaires et même écologiques. La Loi sacrée des Hébreux ne fut donc jamais un texte immuable, figé, mais toujours un processus évolutif, de réinterprétation en réinterprétation, qui s’est d’ailleurs prolongé au cours de notre ère, les Juifs n’ayant jamais cessé d’être théologiquement, religieusement et spirituellement inventifs jusqu’à nos jours.
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