Prédication : La tempête, l’absence et le deuil

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Le Nouveau Testament illustré en français courant. Illustrations de Annie Vallotton. Pour la Société Biblique Française, Paris, 1971. Evangile de Marc 4,38-41.

Dans l’Evangile de Jean, le récit de la tempête apaisée, suivi de la recherche de Jésus par les foules esseulées et du reproche que Jésus leur adresse, offre une trame symbolique des étapes du processus de deuil. Le passage « sur l’autre rive » décrit une traversée de la mer qui peut être identifiée à une traversée de la mort, de la vie présente à la vie éternelle.
Gilles Bourquin,
Lecture biblique Evangile de Jean 6,16-21 - Jésus marche sur la mer

16 Le soir venu, les disciples de Jésus descendirent jusqu’à la mer. 17 Ils montèrent dans une barque et se dirigèrent vers Capharnaüm, sur l’autre rive. Déjà l’obscurité s’était faite, et Jésus ne les avait pas encore rejoints. 18 Un grand vent soufflait et la mer était houleuse. 19 Ils avaient ramé environ vingt-cinq à trente stades, lorsqu’ils voient Jésus marcher sur la mer et s’approcher de la barque. Alors ils furent pris de peur, 20 mais Jésus leur dit : « C’est moi, n’ayez pas peur ! » 21 Ils voulurent le prendre dans la barque, mais aussitôt la barque toucha terre au lieu où ils allaient.

Prédication, première partie : L’angoisse et le don de la présence

A l’occasion de ce culte du souvenir et de l’éternité, dédié aux familles qui ont vécu un deuil durant la dernière année écoulée, je vous propose une lecture symbolique du texte de l’Evangile de Jean, au chapitre 6, du verset 16 au verset 29, sur le thème du deuil.

Ce texte est une portion des 71 versets de l’entier chapitre 6, qui forment une unité littéraire au sujet du thème de Jésus considéré comme le pain de vie. Au travers de ma prédication subdivisée en trois parties, je reproduis la subdivision en trois parties des versets 16 à 29 qui nous concernent, telle que proposée par le professeur de Nouveau Testament Jean Zumstein, dans son commentaire de l’Ev. de Jean (Labor et Fides, 2014).

Ma lecture symbolique de ce triple passage permet de discerner trois états, trois aspects ou trois étapes du deuil, qui semblent souvent se suivre dans l’ordre du texte, mais pas toujours, le processus du deuil étant différent et propre à chaque personne.

J’appelle la première étape « l’angoisse et le don de la présence », la seconde étape « l’absence et la recherche de l’absent », la troisième étape « le reproche et la réorientation ». Ces étapes sont quelque peu surprenantes, comme l’Evangile entier est surprenant. Je commence en reprenant la première partie du texte, qui comprend les versets 16 à 21.

Verset 16 : « Le soir venu, les disciples de Jésus descendirent jusqu’à la mer ». D’emblée, trois éléments évoquent le thème du deuil : Le soir venu, la descente, la mer. Le soir marque la fin du jour, comme la fin de la vie. La descente évoque la diminution des forces vitales. La mer, dont on ne voit pas le fond, et dans laquelle on se noie, évoque la mort.

Au verset 17, survient la première mention d’une traversée de la mer, « sur l’autre rive », qui évoque le passage d’une rive à l’autre : de la vie à la mort, puis de la mort à la vie. La mer mortelle est contenue entre deux rives, qui symbolisent la vie perdue et retrouvée.

Dans la suite du verset 17, « l’obscurité s’était faite, et Jésus ne les avait pas encore rejoints ». L’obscurité est déjà là, dans le deuil, la mort est survenue sans que l’on ait vraiment eu le temps de s’y préparer, et Jésus n’est pas encore là. C’est une période en creux, le deuil, lorsque le secours ne s’est pas encore manifesté. Un temps de détresse, où l’on fait l’expérience du vide abyssal, noir et sans fond des eaux mortelles de la mer.

Au verset 18, « un grand vent soufflait et la mer était houleuse ». Le deuil est ici au plus grave de sa forme. Malgré l’absence de l’autre et la solitude, on n’y trouve aucun calme, la parole est au tourment, à la panique, au vent tempêtueux du deuil qui déstabilise en permanence la frêle embarcation de nos vies secouées par l’adieu insupportable de l’autre.

Au verset 19, les disciples « voient Jésus marcher sur la mer » et sont « pris de peur ». Même l’espérance est angoissante au temps du deuil. Comment vais-je faire pour vivre sans l’autre ? Je n’ose pas m’imaginer l’après, retrouver la joie est une impossibilité.

Au versets 20 et 21, le deuil se dénoue plus vite que prévu : Jésus parle, « c’est moi », et « aussitôt la barque toucha terre ». C’est le mirage du surpassement du deuil, qui semblait impossible il y a encore quelque temps, et voici que des perspectives s’ouvrent, comme le soleil après l’orage, auquel il n’était pas question de croire tant que l’on était sous la pluie.
La première étape, l’angoisse, s’est soldée par le don tout à fait inattendu de la présence.

Lecture biblique Evangile de Jean 6,22-24 - Les foules recherchent Jésus

22 Le lendemain, la foule, restée sur l’autre rive, se rendit compte qu’il y avait eu là une seule barque et que Jésus n’avait pas accompagné ses disciples dans leur barque ; ceux-ci étaient partis seuls. 23 Toutefois, venant de Tibériade, d’autres barques arrivèrent près de l’endroit où ils avaient mangé le pain après que le Seigneur eut rendu grâce. 24 Lorsque la foule eut constaté que ni Jésus ni ses disciples ne se trouvaient là, les gens montèrent dans les barques et ils s’en allèrent à Capharnaüm, à la recherche de Jésus.

Prédication, deuxième partie : L’absence et la recherche de l’absent

A partir du verset 22, on se trouve au « lendemain » de l’étape la plus douloureuse du deuil. La tempête des premiers temps a cédé la place au calme plat. Elle peut avoir duré des jours, des semaines, des mois ou des années. On a gentiment transité vers un temps moins douloureux mais tout aussi triste de l’absence prolongée et interminable du deuil.

Au verset 23, des barques « venant de Tibériade » arrivent auprès de la foule qui avait « mangé le pain après que le Seigneur eut rendu grâces ». Ces barques, qui reviennent de l’endroit où Jésus se trouve à présent, sur l’autre rive, symbolisent à mes yeux les encouragements que la personne endeuillée est désormais capable d’entendre de ses proches parents et de ses proches amis : « Mais oui, tu vas t’en sortir, tu vas surmonter l’extrême tristesse dépressive qui te lie au défunt et te tire avec lui au fond de la mort ».

A nouveau, un dénouement du récit survient au verset 24 : « Lorsque la foule eut constaté que ni Jésus ni ses disciples ne se trouvaient là, les gens montèrent dans les barques […], à la recherche de Jésus ». Cette phrase de l’Evangile souligne deux étapes clef du deuil : le constat de l’absence et la recherche de la liberté. Le constat, tout d’abord, signale l’arrivée d’un dénouement. Désormais, l’endeuillé parvient à se dire en bonne conscience et avec sérénité : oui, la personne que j’aime est décédée, elle n’est plus avec moi de la même manière qu’elle était auparavant. Elle s’est, je l’admets, je le constate, éloignée, sans avoir pour autant complètement disparu de ma conscience et de mon espérance. En abandonnant le besoin de la présence à tout prix de l’autre, on se fait à l’idée qu’il est à nouveau possible de partir « à la recherche de Jésus », c’est-à-dire à la recherche de la liberté de vivre. Même si cette joie n’est pas encore atteinte, on la considère à nouveau possible.

Lecture biblique Evangile de Jean 6,25-29 - La foi, oeuvre de Dieu

25 Et quand ils l’eurent trouvé de l’autre côté de la mer, ils lui dirent : « Rabbi, quand es-tu arrivé ici ? » 26 Jésus leur répondit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n’est pas parce que vous avez vu des signes que vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété. 27 Il faut vous mettre à l’œuvre pour obtenir non pas cette nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que le Fils de l’homme vous donnera, car c’est lui que le Père, qui est Dieu, a marqué de son sceau. » 28 Ils lui dirent alors : « Que nous faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? » 29 Jésus leur répondit : « L’œuvre de Dieu c’est de croire en celui qu’Il a envoyé. »

Prédication, troisième partie : Le reproche et la réorientation

A partir du verset 25, la relation avec Jésus est restaurée. Cela ne signifie pas que la vie est redevenue facile, car elle ne le fut jamais, même du vivant de l’autre décédé, mais que la vie a retrouvé un sens positif. J’assume mon deuil et je dialogue à nouveau avec la vie et les autres, c’est-à-dire avec l’Autre, avec Jésus. La relation de foi en la vie, en l’autre et en Dieu est restaurée, reconstruite, et les émotions négatives sont à présent contenues.

Survient, à ce moment, sans plus attendre, le reproche de Jésus du verset 26 : « vous me cherchez, mais parce que vous avez mangé des pains à satiété », et l’option qu’il préconise au verset 27 : « Il faut vous mettre à l’œuvre pour obtenir non pas cette nourriture périssable, mais la nourriture qui demeure pour la vie éternelle ». En quoi consiste cette transition de la nourriture périssable à la nourriture impérissable ? Je me garde de répondre trop facilement à cette question. Il ne s’agit pas de simplement muter des intérêts matériels aux intérêts spirituels, car la foi en l’Evangile n’est pas une fuite des réalités matérielles.

Les versets suivants, 28 et 29, détournent de cette interprétation littérale au travers d’une nouvelle opposition entre « travailler aux œuvres de Dieu » et « croire en celui qu’Il a envoyé ». La réorientation que Jésus attend consiste à passer des tâches humaines à l’attitude réceptrice de la foi. Tirer leçon du deuil, ultimement, c’est apprendre à recevoir la vie telle qu’elle est comme une œuvre divine, en traversant les épreuves dans une attitude de foi.

Il s’agit de reconnaître que l’Evangile ne supprime ni l’angoisse du deuil, ni le calme désolant de l’absence de l’autre qui met l’endeuillé en recherche, mais qu’il s’agit-là, dans l’ensemble, de l’œuvre de Dieu qui nous transforme. Le reproche de Jésus concerne le désir de « manger des pains à satiété », c’est-à-dire la tentative d’éviter les douleurs de la vie en recherchant égoïstement une « nourriture périssable ». La « nourriture qui demeure pour la vie éternelle », c’est cette foi qui permet de sortir victorieux des épreuves et des tentations inévitables, sans pour autant les esquiver. Au travers de cette maturation spirituelle, le croyant apprend que l’épreuve de la vie, dont le deuil fait partie, et la délivrance de la foi ne s’opposent pas, mais forment un unique chemin de vie. Amen


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