Prédication : La fresque du croyant face aux trois immensités

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Le quatrième chapitre de l’épître aux Ephésiens expose une fresque en laquelle l’Eglise, corps du Christ, préconise, symbolise et accomplit la plénitude de l’ensemble de la réalité dans la personnalité unificatrice du Christ, qui a traversé toute la profondeur et la hauteur de l’Univers au travers de sa mort et de sa résurrection.
Gilles Bourquin,
Epître de Paul aux Ephésiens 4,1-16 – Aux baptisés : bâtir le corps du Christ dans l’unité

1 Je vous y exhorte donc dans le Seigneur, moi qui suis prisonnier : accordez votre vie à l’appel que vous avez reçu ; 2 en toute humilité et douceur, avec patience, supportez-vous les uns les autres dans l’amour ; 3 appliquez-vous à garder l’unité de l’esprit par le lien de la paix.

4 Il y a un seul corps et un seul Esprit, de même que votre vocation vous a appelés à une seule espérance ; 5 un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; 6 un seul Dieu et Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous, et demeure en tous.

7 A chacun de nous cependant la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ. 8 D’où cette parole :
Monté dans les hauteurs, il a capturé des prisonniers ; il a fait des dons aux hommes.

9 Il est monté ! Qu’est-ce à dire, sinon qu’il est aussi descendu jusqu’en bas sur la terre ? 10 Celui qui est descendu, est aussi celui qui est monté plus haut que tous les cieux, afin de remplir l’univers.

11 Et les dons qu’il a faits, ce sont des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des bergers et catéchètes, 12 afin de mettre les saints en état d’accomplir le ministère pour bâtir le corps du Christ,

13 jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’adultes, à la taille du Christ dans sa plénitude.

14 Ainsi, nous ne serons plus des enfants, ballottés, menés à la dérive à tout vent de doctrine, joués par les hommes et leur astuce à fourvoyer dans l’erreur. 15 Mais, confessant la vérité dans l’amour, nous grandirons à tous égards vers celui qui est la tête, Christ.

16 Et c’est de lui que le corps tout entier, coordonné et bien uni grâce à toutes les articulations qui le desservent, selon une activité répartie à la mesure de chacun, réalise sa propre croissance pour se construire lui-même dans l’amour.

Evangile de Luc 21,34-36 – Exhortations à la vigilance


(Voir la comparaison au bas de la page).
34 « Tenez-vous sur vos gardes, de crainte que vos cœurs ne s’alourdissent dans l’ivresse, les beuveries et les soucis de la vie, et que ce jour-là ne tombe sur vous à l’improviste, 35 comme un filet ; car il s’abattra sur tous ceux qui se trouvent sur la face de la terre entière. 36 Mais restez éveillés dans une prière de tous les instants pour être jugés dignes d’échapper à tous ces événements à venir et de vous tenir debout devant le Fils de l’homme. »


Prédication du 9 novembre 2025 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse

En relisant chez vous, tranquillement, le quatrième chapitre de l’épître aux Ephésiens, vous vous rendrez compte que sa première partie (v.1-16) se présente comme une fresque qui tente de décrire tous les aspects de la réalité dans un seul et même mouvement d’ensemble. Le résultat, quoique imparfait, est tout de même saisissant. Sa façon surprend et interpelle notre esprit occidental cartésien.

Le texte est construit de manière concentrique. Cela signifie que la fin reprend le début. Entre deux, ce qui suit directement le début correspond à ce qui précède immédiatement la fin, et ainsi de suite. On peut comparer cette structure à celle d’un oignon constitué de couches concentriques. C’est donc le milieu du texte qui constitue le noyau le plus profond du message. Passé ce milieu, on refranchit les mêmes couches dans l’ordre inverse. Cet emboitement concentrique, en forme de poupées russes, n’est pas exactement respecté, mais on peut tout de même le discerner. C’est du moins ainsi que je vous propose de comprendre le texte. Techniquement, on parle d’une structure en forme de chiasme (représentée par les couleurs du texte de l’épître et de la prédication).

Cette structure permet d’établir une hiérarchie entre ce qui est essentiel pour la foi, et ce qui est important, mais moins essentiel. Dans la présentation qui suit, je repère l’essentiel aux extrêmes bords du texte, début et fin, et au centre. Ensuite, je repère deux couches intermédiaires explicatives.

Le début et la fin : L’exhortation, la souffrance, l’amour

On commence par le début et la fin. Le texte débute ainsi : « Je vous y exhorte donc dans le Seigneur, moi qui suis son prisonnier » (v.1) et se termine ainsi : Le corps du Christ, c’est-à-dire l’Eglise, « réalise sa propre croissance pour se construire lui-même dans l’amour » (v.16). Il en ressort directement les trois points les plus importants pour la foi chrétienne : 1) L’exhortation, c’est-à-dire une forme d’encouragement qui est en même temps une insistance et une consolation. Le verbe grec parakaleo, qui renvoie également au Paraclet dans l’Evangile de Jean, ne peut pas être exactement traduit. Il mêle les deux aspects : Une incitation pressente, presque un ordre moral, accouplé à une attention bienveillante et une compréhension infinie des limites humaines. 2) L’aspect de la souffrance, une dimension inévitable, et en ce sens essentielle, de l’expérience de la foi : l’auteur est emprisonné en raison de son témoignage pour le Christ. 3) La réalisation de la communauté chrétienne dans l’amour, dernier mot du texte. Ainsi se dessinent les trois accords majeurs de la foi : L’exhortation, la souffrance, l’amour.

La personne croyante face au Christ

Le centre du texte, le cœur de la question, articule deux réalités : Le croyant et le Christ. Là aussi, comme à la périphérie, on se situe dans l’essentiel. Du côté du croyant : « A chacun de nous cependant la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ » (v.7). Du côté du Christ, le vis-à-vis du croyant : « Celui qui est descendu [jusque dans la mort], est aussi celui qui est monté au plus haut des cieux [dans sa résurrection] » (v.10). Ainsi, le croyant fait face à la mort et à la résurrection du Christ, il s’agit des fondements de sa foi.

L’aspect essentiel, à souligner ici, est qu’il est parlé de « chacun de nous » à qui la grâce est donnée d’une manière particulière. Donc, si l’ensemble du texte parle du corps du Christ et de l’amour entre les personnes, son centre se fixe sur la personnalité de chacun, qui est incomparable, absolument unique, face au Christ. La communauté n’efface pas l’individu, au contraire, elle souligne son sens et son rôle. Nous n’avons donc pas besoin de nous comparer. Il n’y a pas de meilleur, pas de pire ici, mais des personnalités entièrement différentes qui mènent chacune une vie unique. Les milliards d’êtres humains qui ont vécu, qui vivent et qui vivront, sont chacun des personnes totalement singulières, face au Christ. Leur relation à Dieu, et donc leur religion, est à chaque fois particulière, unique.

Le Christ, lui, a parcouru tout l’univers, du fond de la mort, dans les ténèbres, à la pleine lumière des cieux spirituels et divins qui sont si éblouissants qu’ils nous sont inaccessibles. Des petites personnes donc – vous et moi – avec le Christ, qui est avant, après, à côté, face à chacune et chacun de nous tous, hétéro ou homosexuels, LGBTI, de toute nationalité, de toute culture, de toute spiritualité, de tout bord politique en tout temps. Nul ne peut exclure autrui de l’union au Christ, qui est une concentration absolue d’humanité juste et bienveillante. Il a traversé l’univers (v.10), et il réalise en lui-même la réconciliation de notre humanité actuellement divisée par les coutumes et les religions incompatibles, les violences, les haines, les langues, les guerres, les inégalités et les injustices sociales et économiques.

Je résume donc les aspects de la foi énumérés jusqu’ici : L’exhortation, la souffrance, l’amour, le caractère absolument unique de chaque personne, et le caractère parfaitement humain du Christ. Reste à décrire ce dont sont faites les deux couches intermédiaires, qui se situent donc de part et d’autre du noyau personne-Christ, après le début et avant la fin.

L’éthique communautaire de l’humilité et de la douceur

La couche la plus externe traite de l’éthique communautaire, c’est-à-dire du comportement bienfaisant qui est attendu de celles et ceux qui forment le corps du Christ : « accordez votre vie à l’appel que vous avez reçu ; en toute humilité et douceur, avec patience, supportez-vous les uns les autres dans l’amour » (v.1-2), et le vis-à-vis : « jusqu’à ce que nous parvenions tous ensemble à l’unité dans la foi et dans la connaissance du Fils de Dieu, à l’état d’adultes, à la taille du Christ dans sa plénitude » (v.13). A l’exhortation du début « accordez votre vie à l’appel » du Christ, répond la fin, qui décrit le but, l’union dans la plénitude du Christ, qui devient ici une personne qui englobe les autres personnes. L’humilité et la douceur des personnes aboutit finalement à la plénitude du Christ.

L’unité dans la plénitude et les moyens d’y parvenir

La couche la plus interne du texte, qui entoure donc le centre, est plus technique. La partie antérieure définit le fameux « un seul » : Il y a un seul corps, un seul baptême, un seul Esprit, Seigneur, « Dieu et Père de tous, qui règne sur tous, agit par tous, et demeure en tous », et une seule foi, une seule espérance (v.4-5). S’opposant à toutes les divisions de l’humanité, liées au péché insurmontable dans la nature humaine, l’unité absolue est une réalisation divine. Je souligne : Il ne s’agit absolument pas d’une unité humaine, ni politique ni religieuse, qui a toutes les chances de s’endiabler au travers de la soif de pouvoir des dirigeants. On se souvient du dramatique « ein Volk, ein Führer ».

La partie postérieure de cette couche décrit la structure des ministères qui édifient l’Eglise dans l’unité divine : « Et les dons qu’il [le Christ] a fait, ce sont des apôtres, des prophètes, des évangélistes, des bergers et catéchètes, afin de mettre les saints en état d’accomplir le ministère pour bâtir le corps du Christ » (v.11-12). Les parties antérieure et postérieure se répondent l’une l’autre : La première décrit la nature spirituelle du corps du Christ, qui est l’unité parfaite du monde réalisée en Dieu, tandis que la seconde décrit les moyens pratiques permettant de nous approcher timidement et très imparfaitement de cette unité.

Conclusion : Le pluriel n’efface pas le singulier, il le réhausse

Je résume à nouveau le tout : La coque externe du texte dit trois choses : Exhortation, souffrance, amour. La partie centrale dit deux choses : Le croyant individuel face au Christ. Les deux couchent intermédiaires disent l’unité communautaire de l’Eglise qui se réalise peu à peu en Christ, est les moyens de progresser ensemble dans cette direction.

Je souligne donc le contraste suivant : Si le noyau central du texte parle de l’individualité unique de chaque personne, le singulier ; les deux couches autour de ce noyau parlent du pluriel de la communauté ecclésiale, qui est l’image et la préfiguration de l’unité du monde en Dieu. L’individu est protégé dans le Christ, mais il est environné de l’Eglise, qui grandit dans l’unité, en direction de la réconciliation du monde pécheur et souffrant dans le Christ. La carapace extérieure du texte rappelle la souffrance et son seul remède, l’amour. Le cœur du texte place chaque croyant face au Christ, qui nous accueille chacune et chacun tels que nous sommes, avec nos qualités, nos péchés, nos souffrances. Les étages intermédiaires décrivent la communauté universelle de l’Eglise et ses exigences morales. Amen.

Synthèse hors prédication

L’homme minuscule est confronté à trois immensités :

- L’immensité de la communauté humaine, qui comporte des milliards d’individus, et de la communauté des êtres vivants, qui comprend de millions de milliards d’individus.
- L’immensité du cosmos, dont la taille se mesure en milliards d’années-lumière, et dont l’âge est estimé à 14 milliards d’années.
- L’infinité de Dieu, qui est sans commune mesure avec tout ce que nous pouvons imaginer, puisque Dieu est l’infini par opposition à la finitude des réalités de ce monde. Dieu n’a ni espace ni temps, il est infini dans toutes les directions.

Face à cet état misérablement petit de l’homme confronté à ces trois immensités, l’Evangile apporte une révolution: Ces trois immensités n’effacent pas la valeur de chaque individu, de chaque personne, parce que le Dieu éternel accorde une importance infinie, un amour infini et une grâce infinie aux hommes mortels que nous sommes.

Comparaison avec la petite apocalypse de Luc 21,34-36

Le bref texte apocalyptique de l’Evangile de Luc 21 adresse aux croyants au fond la même exhortation à la vigilance morale et spirituelle que le texte d’Ephésiens 4, mais son style est complètement différent. Tandis que la fresque d’Ephésiens dessine avant tout l’accroissement de la communauté chrétienne dans l’amour en direction de la plénitude universelle, le climat de l’apocalypse de Luc est plus sévère et ne suscite pas le même sentiment de grandeur et d’apaisement que la fresque d’Ephésiens.

Les deux textes reconnaissent pourtant la réalité du mal dans l’histoire humaine (cf. Ep 4,1.14), mais semblent lui accorder une dimension différente. Leur différence majeure réside dans la perspective d’ensemble de la finalité de l’histoire qui émane de leurs visions cosmiques. Selon la fresque d’Ephésiens, l’histoire progresse inexorablement vers la plénitude du Christ. Le processus de la réconciliation universelle est en continuel accroissement et ne peut jamais reculer. Inversement, dans la petite apocalypse de l’Evangile de Luc, l’accent porte sur un jour sombre, dramatique, inattendu, qui s’abattra sur les habitants de la Terre, jour de jugement auquel seuls ceux qui auront répondu à l’exhortation auront une chance d’échapper.


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