Prédication : L'intuition évangélique de Socrate

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Buste en marbre d'origine romaine (1er siècle) représentant Socrate, copie d'un bronze perdu

Dans la mesure où elles présentent Dieu comme un guide, les religions ont une certaine tendance à favoriser une mentalité de suiveur, et peuvent être instrumentalisées à cette fin par les pouvoirs politiques. Socrate, proche de Jésus sur ce point, enseigne que la pratique du bien ne doit pas dépendre d'une obéissance servile aux dieux ou aux hommes, mais d'une décision personnelle responsable.
Gilles Bourquin,
Livre des Nombres 6,1-5 - Le Naziréat

1 Le SEIGNEUR dit à Moïse : 2 « Parle aux fils d'Israël et dis-leur : Lorsqu'un homme ou une femme s'engage par vœu de naziréat à se consacrer au SEIGNEUR, 3 ce nazir s'abstiendra de vin et de boissons alcoolisées : il ne boira ni vinaigre de vin ni vinaigre d'alcool ; il ne boira aucune sorte de jus de raisin et ne mangera ni raisins frais ni raisins secs.

4 Pendant tout le temps de son naziréat, il ne mangera d'aucun produit fait avec le fruit de la vigne, ni avec les pépins ni avec la peau. 5 Pendant tout le temps de son vœu de naziréat, le rasoir ne passera pas sur sa tête ; jusqu'à l'achèvement du temps pour lequel il s'est consacré au SEIGNEUR, il sera saint, il laissera croître librement les cheveux de sa tête.

Epître aux Ephésiens 1,3-10 - Une grâce sans limite

3 Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus Christ :
Il nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux en Christ.

4 Il nous a choisis en lui avant la fondation du monde
pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard, dans l'amour.

5 Il nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ ;
ainsi l'a voulu sa bienveillance 6 à la louange de sa gloire,
et de la grâce dont il nous a comblés en son Bien-aimé :

7 en lui, par son sang, nous sommes délivrés,
en lui, nos fautes sont pardonnées, selon la richesse de sa grâce.

8 Dieu nous l'a prodiguée,
nous ouvrant à toute sagesse et intelligence.

9 Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté,
le dessein bienveillant qu'il a d'avance arrêté en lui-même

10 pour mener les temps à leur accomplissement :
réunir l'univers entier sous un seul chef, le Christ,
ce qui est dans les cieux et ce qui est sur la terre.

Evangile de Luc 11,33-36 - La lumière de la foi

33 « Personne n'allume une lampe pour la mettre dans une cachette, mais on la met sur son support, pour que ceux qui entrent voient la clarté.

34 « La lampe de ton corps, c'est l'œil. Quand ton œil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière ; mais si ton œil est malade, ton corps aussi est dans les ténèbres. 35 Examine donc si la lumière qui est en toi n'est pas ténèbres. 36 Si donc ton corps est tout entier dans la lumière, sans aucune part de ténèbres, il sera dans la lumière tout entier comme lorsque la lampe t'illumine de son éclat. »

Prédication du 28 septembre 2025 à Orvin, dans le Jura bernois, en Suisse

Les meilleures convictions ont leurs défauts. Cette règle est aussi valable pour la foi chrétienne, qui peut engendrer des modes de pensée entraînant des conséquences négatives pour l’estime de soi et l’esprit d’initiative, dont les croyants n’ont pas toujours conscience.

En effet, selon une ligne de fond lourde de conséquences, dans la foi, Dieu prend les initiatives et le croyant est réduit à l’état de fidèle, ce qui tend à faire de lui un suiveur soumis. Rappelons que le mot islam provient d’un mot arabe qui signifie soumission, résignation. Aussi dans le christianisme, une telle attitude de foi/fidélité/soumission peut conduire à une paralysie de la pensée et à des comportements d’obéissance rigide. De manière générale, les religions peuvent être instrumentalisées pour dominer les personnes.

Cette question théologique renvoie à des attitudes psychiques opposées : Quand faut-il se laisser conduire, être souple, à l’écoute, laisser les choses se faire ? Et quand, à l’inverse, faut-il réagir activement, se démarquer, faire preuve d’initiative, prendre des risques ? Il n’existe pas de réponse tranchée à ces questions. La meilleure attitude dépend des cas.

Dans la théologie chrétienne, cette ligne de force est donnée par la doctrine dite de la prédestination, un mot barbare qui signifie que Dieu a prévu, a destiné d’avance tout ce qui se passe dans l’histoire de l’univers, de l’humanité, jusque dans nos vies personnelles : Même ce que nous avons l’impression de décider est en fait décidé d’avance par Dieu. Dans ce sens, la liberté humaine est une illusion. En fait, c’est Dieu qui conduit le monde.

Les bienfaits de l'origine éternelle des choix divins

La foi en cette connaissance préalable que Dieu a de tous les événements, cette foi en la faculté divine de surplomber tout ce qui arrive, a plusieurs avantages qui apparaissent clairement dans le grand discours sur la prédestination du début de l’épître aux Ephésiens.

Premièrement, Dieu « nous a prédestinés à être pour lui des fils adoptifs par Jésus-Christ, ainsi l’a voulu sa bienveillance… il nous a comblés en son Bien-aimé » (Ep 1,5). Cette foi en la providence divine qui prend soin de nous parce qu’il nous a « choisis en lui avant la fondation du monde » (v.4) et avant tout très rassurante ! Elle est une des grandes raisons de croire, car malgré nos égarements, Dieu nous a adoptés et nous traite comme ses fils.

Deuxièmement, du moins selon l’épître aux Ephésiens, la volonté de Dieu ne nous est pas transmise comme la dictée d’un commandement, qu’il n’y aurait plus qu’à appliquer en obéissant sans broncher, mais plutôt, Dieu « nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le dessein bienveillant qu’il a d’avance arrêté » (v.9). Ce mystère de la volonté divine nous invite à une recherche spirituelle tout au long de notre vie, au cours de laquelle notre compréhension de la volonté divine va évoluer en fonction de nos remises en question.

Troisièmement, nos efforts personnels de recherche et de fidélité spirituelle ne sont pas isolés, mais ils s’inscrivent dans un projet divin qui embrasse et stimule l’activité de tous les êtres humains de l’histoire, afin de « réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ » (v.10). Chacune et chacun apporte ainsi ses briques à un grand édifice commun.

La prétention outrageuse de la double prédestination

Ces trois avantages que sont l’adoption bienveillante de Dieu, la recherche de sa volonté mystérieuse et la participation stimulante à son projet commun, ne doivent pas cacher deux aspects plus problématiques de cette doctrine de la prédestination et de l’élection divine.

Premièrement, faut-il déduire de l’affirmation « il nous a choisis en lui avant la fondation du monde » (v.4) qu’il existe aussi des personnes que Dieu n’a pas choisies ? Et dans ce cas, pourquoi Dieu aurait-il choisi certaines personnes et rejetés d’autres avant leur naissance ? Dans l’histoire de l’Eglise, cette doctrine dite de la double prédestination, selon laquelle certaines personnes sont dès l’origine destinées par Dieu au salut éternel et d’autres à la perdition de l’enfer, a justifié bien des persécutions des supposés damnés.

L’Evangile offre une ferme riposte à cette mentalité religieuse des personnes qui se croient un peu trop facilement être les seules chéries de Dieu : « ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : ‘Nous avons pour père Abraham.’ Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham » (Mt 3,9). Aucun peuple de la Terre, ni même le peuple juif en raison de sa révélation, ne peut prétendre à une telle exclusivité !

Socrate et le rappel de l'autonomie morale du bien

Deuxièmement, la critique la plus fondamentale de la mentalité de suiveur qui peut être liée à la foi religieuse est exprimée par la pensée du philosophe grec Socrate, qui a vécu à Athènes au cinquième siècle avant J.-C., à une époque où étaient rédigés dans leur forme finale les principaux textes de l’Ancien Testament. Socrate ne renie pas l’existence de Dieu, mais il affirme avec force que pour être authentique, une bonne action ne doit pas provenir d’un dieu qui nous commande de la pratiquer, mais doit provenir du fond du cœur de l’homme, de sa psyche, de son âme. Seul agit bien celui qui agit de bonne manière par sa propre volonté, de manière autonome, selon la bonté de son cœur et par sa propre décision personnelle, parce qu’il estime bien de se comporter ainsi, et non sous la pression d’un quelconque commandement divin.

Selon Socrate, le bien s’impose seulement parce qu’il est le bien, quelles qu’en soient les conséquences, et non selon qu’il conduit ou non au salut de l’âme après la mort. Le plus grand représentant de la pensée philosophique grecque considère que les dieux n’ont pas pour tâche d’établir une correspondance entre l’action morale et la béatitude. Si les personnes qui agissent bien le font seulement afin d’obtenir le bonheur dans ce monde ou au ciel, ce n’est pas le bien qui les motive, mais l’intérêt du bonheur. Socrate pointe ainsi les promesses religieuses, qui peuvent avoir un effet pervers sur les intentions morales.

La libre initiative volontaire dans les écrits bibliques

Plusieurs auteurs bibliques, tant dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament, sont conscients de ce défaut de la soumission et de l’obéissance religieuse aux préceptes divins, et de la nécessité psychique et spirituelle que les bonnes actions proviennent du cœur, afin que les personnes qui les pratiquent renforcent leur estime de soi et leur esprit d’initiative.

Au début du livre des Nombres, le vœu de Naziréat souligne cette nécessaire implication de la libre décision humaine dans la consécration au Seigneur. Le texte suppose que rien n’oblige le nazir à consacrer temporairement sa vie à Dieu : Il le fait selon sa libre volonté, et non sous la menace d’un Dieu qui exigerait de lui cette pratique. S’il lui est demandé de ne pas se raser la tête, c’est afin que sa démarche soit manifeste pour tous (Nb 6,1-5).

A l’origine, les prophètes qui se mettaient au service de Yahvé étaient considérés comme des nazirs à vie (Juges 6,5). Puis de tout temps, la force de leur engagement prophétique est restée étroitement liée à leurs sentiments intimes et à leurs convictions personnelles.

L’enseignement de Jésus, dans un de ses aspects les plus originaux et fondamentaux, souligne d’une manière plus profonde encore que l’intention spirituelle et la consécration religieuse sont étroitement liées à une expression des profondeurs de l’âme humaine : « La lampe de ton corps, c’est l’œil » (Lc 11,34). Ce qui éclaire l’homme, premièrement et ultimement, ce n’est pas une parole venue de l’extérieur, fût-elle divine, mais son œil, c’est-à-dire la manière dont cet homme se perçoit lui-même, la valeur que cette personne accorde à sa propre vie et au bien qu’elle peut générer ou non autour d’elle. Si Parole divine il y a, c’est afin de révéler à cette personne sa propre âme, sa propre valeur. Amen.

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