Prédication : « L’enfer, c’est les Autres » (Jean-Paul Sartre)
Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682) – Conversion de Saint Paul.
Se rendant à Damas pour y persécuter les chrétiens, Saoul tombe à terre, saisi par une intense lumière. Une voix du ciel lui dit "Je suis Jésus que tu persécutes". Converti, Saoul porte le nom de Paul. Un malaise dans ses relations avec les apôtres de Jérusalem transparait dans le livre des Actes des apôtres, qui indique que Paul s'est immédiatement rendu à Jérusalem. Dans sa lettre aux Galates, cependant, Paul affirme qu'il a commencé à prêcher sans "recourir à aucun conseil humain". Soumis ou insoumis, l'apôtre Paul ?
Se rendant à Damas pour y persécuter les chrétiens, Saoul tombe à terre, saisi par une intense lumière. Une voix du ciel lui dit "Je suis Jésus que tu persécutes". Converti, Saoul porte le nom de Paul. Un malaise dans ses relations avec les apôtres de Jérusalem transparait dans le livre des Actes des apôtres, qui indique que Paul s'est immédiatement rendu à Jérusalem. Dans sa lettre aux Galates, cependant, Paul affirme qu'il a commencé à prêcher sans "recourir à aucun conseil humain". Soumis ou insoumis, l'apôtre Paul ?
Gilles Bourquin,
Livres des Actes des apôtres 9,1-9 – La vocation de Saoul
1 Saoul, ne respirant toujours que menaces et meurtres contre les disciples du Seigneur, alla 2 demander au Grand Prêtre des lettres pour les synagogues de Damas. S’il trouvait là des adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amènerait, enchaînés, à Jérusalem.
3 Poursuivant sa route, il approchait de Damas quand, soudain, une lumière venue du ciel l’enveloppa de son éclat. 4 Tombant à terre il entendit une voix qui lui disait : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécuter ? » 5 – « Qui es-tu, Seigneur ? » demanda-t-il. « Je suis Jésus, c’est moi que tu persécutes. 6 Mais relève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire. » 7 Ses compagnons de voyage s’étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient la voix, mais ne voyaient personne. 8 Saoul se releva de terre, mais bien qu’il eût les yeux ouverts, il n’y voyait plus rien et c’est en le conduisant par la main que ses compagnons le firent entrer dans Damas 9 où il demeura privé de la vue pendant trois jours, sans rien manger ni boire.
Livre des Actes des apôtres 9,26-30 – Saoul à Jérusalem
26 Arrivé à Jérusalem, Saul essayait de s’agréger aux disciples ; mais tous avaient peur de lui, n’arrivant pas à le croire vraiment disciple. 27 Barnabas le prit alors avec lui, l’introduisit auprès des apôtres et leur raconta comment, sur la route, il avait vu le Seigneur qui lui avait parlé, et comment, à Damas, il s’était exprimé avec assurance au nom de Jésus. 28 Dès lors Saul allait et venait avec eux dans Jérusalem, s’exprimant avec assurance au nom du Seigneur. 29 Il s’entretenait avec les Hellénistes et discutait avec eux ; mais eux cherchaient à le faire périr. 30 Les frères, l’ayant appris, le conduisirent à Césarée et, de là, le firent partir sur Tarse.
Epître aux Galates 1,11-19 – La révélation du Fils de Dieu et la mission de Paul
11 Car, je vous le déclare, frères : cet Evangile que je vous ai annoncé n’est pas de l’homme ; 12 et d’ailleurs, ce n’est pas par un homme qu’il m’a été transmis ni enseigné, mais par une révélation de Jésus Christ.
13 Car vous avez entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme : avec quelle frénésie je persécutais l’Eglise de Dieu et je cherchais à la détruire ; 14 je faisais des progrès dans le judaïsme, surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères. 15 Mais, lorsque celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce a jugé bon 16 de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain 17 ou de monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie, puis je suis revenu à Damas. 18 Ensuite, trois ans après, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Céphas (c’est-à-dire Pierre) et je suis resté quinze jours auprès de lui, 19 sans voir cependant aucun autre apôtre, mais seulement Jacques, le frère du Seigneur.
Evangile de Luc 4,31-37 – Jésus à Capharnaüm. Autorité de sa parole
31 Il descendit alors à Capharnaüm, ville de Galilée. Il les enseignait le jour du sabbat, 32 et ils étaient frappés de son enseignement parce que sa parole était pleine d’autorité. 33 Il y avait dans la synagogue un homme qui avait un esprit de démon impur. Il s’écria d’une voix forte : 34 « Ah ! que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » 35 Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de cet homme » ; et jetant l’homme à terre au milieu d’eux, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal. 36 Tous furent saisis d’effroi, et ils se disaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cette parole ! Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs, et ils sortent. » 37 Et son renom se propageait en tout lieu de la région.
Prédication du dimanche 24 août 2025 à Péry, dans le Jura Bernois, en Suisse
Le pharisien Saoul, devenu l’apôtre Paul, a bénéficié d’une révélation surnaturelle : « une lumière venue du ciel l’enveloppa de son éclat. Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait […] ‘Je suis Jésus, c’est moi que tu persécutes’ » (Ac 9,3-5). Stoppé net dans sa course folle de persécuteur, Saoul change de camp et fait désormais partie des persécutés : Il appartient aux partisans de la Voie, qui forment les très jeunes Eglises chrétiennes.
La conversion de Saoul
Comme dans tous les récits de miracle, on ne sait pas bien ce qui s’est objectivement produit et ce qui a été subjectivement ressenti. La conversion de Saoul, qui devient Paul, est racontée trois fois dans le livre des Actes. Le récit d’Actes 9 dit que les accompagnants de Saoul entendirent la voix céleste mais ne virent personne (Ac 9,7), tandis que le récit de Actes 22 dit le contraire : les accompagnants virent la lumière mais n’entendirent personne (Ac 22,9). Il est donc possible que soit la vision de la lumière céleste, soit l’audition de la voix de Jésus, se soient produites uniquement dans l’esprit de Saoul. Il est aussi possible que les souvenirs de Saoul et des accompagnants ne soient pas très précis, tant la scène s’est déroulée rapidement, peut-être en moins de cinq minutes. Uniquement selon le troisième récit de Actes 26, les accompagnants de Saoul tombent aussi (Ac 26,14).
Les expériences spirituelles très fortes de ce genre sont souvent entourées d’une aura de mystère, et elles révèlent une dimension plus générale des expériences religieuses. Dans toutes les religions, la manière d’expérimenter la foi et de pratiquer les coutumes et les rites dépend fortement du caractère des personnes, et varie donc d’un individu à l’autre. Il est évident qu’une conversion si radicale – si brutale dirais-je même – au point de le rendre aveugle durant trois jours (Ac 9,9), correspond au caractère très entier et très tranché de Saoul. Sa propre description de son attitude, dans son épître polémique aux Galates, confirme cette mentalité très radicale de Saoul : « Vous avez entendu […] avec quelle frénésie je persécutais l’Eglise de Dieu, […], surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères » (Ga 1,13-14). Paul reconnaît avoir été frénétique, fanatique, jusqu’au-boutiste, intolérant et violent. Sa conversion a subitement interrompu sa pratique persécutrice, mais a-t-elle changé son caractère en profondeur ? Pour le savoir, examinons ses premières années de ministère.
On peut tout d’abord tenter une lecture psychanalytique de la conversion de Saoul, en se demandant si l’éclat de lumière et la voix divine ne furent pas au moins en partie des produits de son subconscient, qu’il aurait donc été le seul à voir et à entendre en son for intérieur. Saoul devait en effet être dominé par d’intenses sentiments de culpabilité et d’infériorité inconscients face à ces chrétiens qui lui apparaissaient consciemment si insupportables, fautifs et insoumis, mais qui lui résistaient si courageusement, de manière inexplicable, sans posséder son niveau d’instruction. Il est tout à fait possible d’imaginer que son expérience de conversion foudroyante comporte des aspects à fois psychiques et spirituels, le miracle s’inscrivant dans la vie intérieure subjective des croyants.
Ce caractère psychologique, ou même psychiatrique, de l’attitude persécutrice de Saoul, est souligné par une certaine ressemblance des récits de la conversion de Saoul avec les récits de délivrance de démons dans les Evangiles. Confronté à la prédication de Jésus, exprimée avec autorité, le démon impur d’un homme possédé s’exprime ainsi : « Ah ! Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre » (Lc 4,34). Jésus lui rétorque sévèrement : « Tais-toi et sort de cet homme », puis le texte conclut : « jetant l’homme à terre au milieu d’eux, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal » (Lc 4,35). Dans ce récit de délivrance, la confrontation entre Jésus et le démon est comparable à celle entre Jésus et son persécuteur Saoul. Toutes deux sont très brèves et se traduisent par une interpellation de Jésus dans le cas de Saoul, « Je suis Jésus que tu persécutes », ou du démon dans le récit de délivrance : « Tu es venu pour nous perdre ». Puis, dans les deux cas, cette brève altercation est suivie de la chute de la personne à terre : Saoul et le démoniaque sont comme terrassés par la puissance divine qui se manifeste en Jésus. Dans cet esprit de persécution qui habite Saoul, il y a quelque chose de maladif et de morbide.
Les débuts du ministère de l’apôtre Paul
Les récits des débuts du ministère de Paul témoignent d’une certaine hésitation quant à son attitude vis-à-vis des autres apôtres de Jésus, dont notamment Pierre et Jacques, qui résidaient à Jérusalem. On peut se demander si Paul est resté très autonome, ne voulant se soumettre à personne d’autre en raison de son fort caractère, ou s’il a cherché à rencontrer les apôtres à Jérusalem. Il semble que Paul, avec l’aide du disciple Ananias, ait commencé à prêcher le Christ directement à Damas, où il se rendait lorsque survint sa conversion : « sans attendre, il proclamait dans les synagogues que Jésus est le fils de Dieu » (Ac 9,20), mais ensuite, les récits de son ministère divergent à propos de son séjour à Jérusalem.
Dans son épître aux Galates, Paul affirme : « aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain ou de monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie, puis je suis revenu à Damas. Ensuite, trois ans après, je suis monté à Jérusalem » (Ga 1,16-18). Le livre des Actes, au contraire, affirme que Paul s’est tout de suite rendu à Jérusalem après sa conversion : « Arrivé à Jérusalem, Saoul essayait de s’agréger aux disciples ; mais tous avaient peur de lui, n’arrivant pas à le croire vraiment disciple. Barnabas le prit alors avec lui, l’introduisit auprès des apôtres et leur raconta comment, sur la route, il avait vu le Seigneur qui lui avait parlé, et comment, à Damas, il s’était exprimé avec assurance au nom de Jésus. Dès lors Saoul allait et venait avec eux dans Jérusalem, s’exprimant avec assurance au nom du Seigneur » (Ac 9,26-28).
Ces versions divergentes des débuts du ministère de Paul cachent un certain malaise. Selon son propre récit, fier de sa révélation de l’Evangile, il n’a voulu « recourir à aucun conseil humain » (v.16), tandis que selon les Actes, il « essayait de s’agréger aux disciples » (v.26). Autonomie ou collaboration ? Indépendance ou soumission ? Authenticité ou compromission ? Assurance ou hésitation ? Derrière cette question historique du passage immédiat ou différé de Paul à Jérusalem, se cache une question à nouveau psychologique. Entre le Paul héroïque, affirmé, solitaire et avant-coureur, et le Paul timide, isolé, qui cherche à s’intégrer à des gens qu’il persécutait auparavant, et qui lui pardonnent à grand peine, il y a un monde, qui correspond sans doute aux hésitations qui traversent son esprit.
L’enfer, c’est les Autres
Et de nous, qu’en est-il ? Comment vivons-nous nos relations aux autres ? Quelle part accordons-nous à notre autonomie, au respect de notre propre conception de l’Evangile, de nos visions de la vérité en politique ou des relations humaines que nous vivons ? Et d’autre part, comment nous sentons-nous parmi les autres ? Sommes-nous prêts à accorder des concessions ? A partager des sujets sensibles ? A accepter que les idées des autres aient aussi leur part de vérité qui nous échappe, en religion, en politique, dans les relations ?
« L’enfer, c’est les Autres », disait Jean-Paul Sartre. N’est-il pas plus pratique de s’enfermer dans son cocon – beaucoup de nous le pensent – et il est vrai qu’il faut être prudent en relations, que l’on ne parle pas de n’importe quoi avec n’importe qui. Pourtant, l’inverse est aussi vrai : L’enfer, comme le pensait Martin Luther, c’est être enfermé en soi-même, incapable de s’ouvrir aux autres et d’en être gratifié. Alors, qu’est-ce que l’Evangile, entre vocation individuelle et communauté de partage ? Et quel type de Paul êtes-vous : L’acteur individualiste ou le participant altruiste ? Tous deux ont leur place dans l’Eglise. Amen.
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1 Saoul, ne respirant toujours que menaces et meurtres contre les disciples du Seigneur, alla 2 demander au Grand Prêtre des lettres pour les synagogues de Damas. S’il trouvait là des adeptes de la Voie, hommes ou femmes, il les amènerait, enchaînés, à Jérusalem.
3 Poursuivant sa route, il approchait de Damas quand, soudain, une lumière venue du ciel l’enveloppa de son éclat. 4 Tombant à terre il entendit une voix qui lui disait : « Saoul, Saoul, pourquoi me persécuter ? » 5 – « Qui es-tu, Seigneur ? » demanda-t-il. « Je suis Jésus, c’est moi que tu persécutes. 6 Mais relève-toi, entre dans la ville, et on te dira ce que tu dois faire. » 7 Ses compagnons de voyage s’étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient la voix, mais ne voyaient personne. 8 Saoul se releva de terre, mais bien qu’il eût les yeux ouverts, il n’y voyait plus rien et c’est en le conduisant par la main que ses compagnons le firent entrer dans Damas 9 où il demeura privé de la vue pendant trois jours, sans rien manger ni boire.
Livre des Actes des apôtres 9,26-30 – Saoul à Jérusalem
26 Arrivé à Jérusalem, Saul essayait de s’agréger aux disciples ; mais tous avaient peur de lui, n’arrivant pas à le croire vraiment disciple. 27 Barnabas le prit alors avec lui, l’introduisit auprès des apôtres et leur raconta comment, sur la route, il avait vu le Seigneur qui lui avait parlé, et comment, à Damas, il s’était exprimé avec assurance au nom de Jésus. 28 Dès lors Saul allait et venait avec eux dans Jérusalem, s’exprimant avec assurance au nom du Seigneur. 29 Il s’entretenait avec les Hellénistes et discutait avec eux ; mais eux cherchaient à le faire périr. 30 Les frères, l’ayant appris, le conduisirent à Césarée et, de là, le firent partir sur Tarse.
Epître aux Galates 1,11-19 – La révélation du Fils de Dieu et la mission de Paul
11 Car, je vous le déclare, frères : cet Evangile que je vous ai annoncé n’est pas de l’homme ; 12 et d’ailleurs, ce n’est pas par un homme qu’il m’a été transmis ni enseigné, mais par une révélation de Jésus Christ.
13 Car vous avez entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme : avec quelle frénésie je persécutais l’Eglise de Dieu et je cherchais à la détruire ; 14 je faisais des progrès dans le judaïsme, surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères. 15 Mais, lorsque celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce a jugé bon 16 de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain 17 ou de monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie, puis je suis revenu à Damas. 18 Ensuite, trois ans après, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Céphas (c’est-à-dire Pierre) et je suis resté quinze jours auprès de lui, 19 sans voir cependant aucun autre apôtre, mais seulement Jacques, le frère du Seigneur.
Evangile de Luc 4,31-37 – Jésus à Capharnaüm. Autorité de sa parole
31 Il descendit alors à Capharnaüm, ville de Galilée. Il les enseignait le jour du sabbat, 32 et ils étaient frappés de son enseignement parce que sa parole était pleine d’autorité. 33 Il y avait dans la synagogue un homme qui avait un esprit de démon impur. Il s’écria d’une voix forte : 34 « Ah ! que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » 35 Jésus lui commanda sévèrement : « Tais-toi et sors de cet homme » ; et jetant l’homme à terre au milieu d’eux, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal. 36 Tous furent saisis d’effroi, et ils se disaient les uns aux autres : « Qu’est-ce que cette parole ! Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs, et ils sortent. » 37 Et son renom se propageait en tout lieu de la région.
Prédication du dimanche 24 août 2025 à Péry, dans le Jura Bernois, en Suisse
Le pharisien Saoul, devenu l’apôtre Paul, a bénéficié d’une révélation surnaturelle : « une lumière venue du ciel l’enveloppa de son éclat. Tombant à terre, il entendit une voix qui lui disait […] ‘Je suis Jésus, c’est moi que tu persécutes’ » (Ac 9,3-5). Stoppé net dans sa course folle de persécuteur, Saoul change de camp et fait désormais partie des persécutés : Il appartient aux partisans de la Voie, qui forment les très jeunes Eglises chrétiennes.
La conversion de Saoul
Comme dans tous les récits de miracle, on ne sait pas bien ce qui s’est objectivement produit et ce qui a été subjectivement ressenti. La conversion de Saoul, qui devient Paul, est racontée trois fois dans le livre des Actes. Le récit d’Actes 9 dit que les accompagnants de Saoul entendirent la voix céleste mais ne virent personne (Ac 9,7), tandis que le récit de Actes 22 dit le contraire : les accompagnants virent la lumière mais n’entendirent personne (Ac 22,9). Il est donc possible que soit la vision de la lumière céleste, soit l’audition de la voix de Jésus, se soient produites uniquement dans l’esprit de Saoul. Il est aussi possible que les souvenirs de Saoul et des accompagnants ne soient pas très précis, tant la scène s’est déroulée rapidement, peut-être en moins de cinq minutes. Uniquement selon le troisième récit de Actes 26, les accompagnants de Saoul tombent aussi (Ac 26,14).
Les expériences spirituelles très fortes de ce genre sont souvent entourées d’une aura de mystère, et elles révèlent une dimension plus générale des expériences religieuses. Dans toutes les religions, la manière d’expérimenter la foi et de pratiquer les coutumes et les rites dépend fortement du caractère des personnes, et varie donc d’un individu à l’autre. Il est évident qu’une conversion si radicale – si brutale dirais-je même – au point de le rendre aveugle durant trois jours (Ac 9,9), correspond au caractère très entier et très tranché de Saoul. Sa propre description de son attitude, dans son épître polémique aux Galates, confirme cette mentalité très radicale de Saoul : « Vous avez entendu […] avec quelle frénésie je persécutais l’Eglise de Dieu, […], surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma race par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères » (Ga 1,13-14). Paul reconnaît avoir été frénétique, fanatique, jusqu’au-boutiste, intolérant et violent. Sa conversion a subitement interrompu sa pratique persécutrice, mais a-t-elle changé son caractère en profondeur ? Pour le savoir, examinons ses premières années de ministère.
On peut tout d’abord tenter une lecture psychanalytique de la conversion de Saoul, en se demandant si l’éclat de lumière et la voix divine ne furent pas au moins en partie des produits de son subconscient, qu’il aurait donc été le seul à voir et à entendre en son for intérieur. Saoul devait en effet être dominé par d’intenses sentiments de culpabilité et d’infériorité inconscients face à ces chrétiens qui lui apparaissaient consciemment si insupportables, fautifs et insoumis, mais qui lui résistaient si courageusement, de manière inexplicable, sans posséder son niveau d’instruction. Il est tout à fait possible d’imaginer que son expérience de conversion foudroyante comporte des aspects à fois psychiques et spirituels, le miracle s’inscrivant dans la vie intérieure subjective des croyants.
Ce caractère psychologique, ou même psychiatrique, de l’attitude persécutrice de Saoul, est souligné par une certaine ressemblance des récits de la conversion de Saoul avec les récits de délivrance de démons dans les Evangiles. Confronté à la prédication de Jésus, exprimée avec autorité, le démon impur d’un homme possédé s’exprime ainsi : « Ah ! Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre » (Lc 4,34). Jésus lui rétorque sévèrement : « Tais-toi et sort de cet homme », puis le texte conclut : « jetant l’homme à terre au milieu d’eux, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal » (Lc 4,35). Dans ce récit de délivrance, la confrontation entre Jésus et le démon est comparable à celle entre Jésus et son persécuteur Saoul. Toutes deux sont très brèves et se traduisent par une interpellation de Jésus dans le cas de Saoul, « Je suis Jésus que tu persécutes », ou du démon dans le récit de délivrance : « Tu es venu pour nous perdre ». Puis, dans les deux cas, cette brève altercation est suivie de la chute de la personne à terre : Saoul et le démoniaque sont comme terrassés par la puissance divine qui se manifeste en Jésus. Dans cet esprit de persécution qui habite Saoul, il y a quelque chose de maladif et de morbide.
Les débuts du ministère de l’apôtre Paul
Les récits des débuts du ministère de Paul témoignent d’une certaine hésitation quant à son attitude vis-à-vis des autres apôtres de Jésus, dont notamment Pierre et Jacques, qui résidaient à Jérusalem. On peut se demander si Paul est resté très autonome, ne voulant se soumettre à personne d’autre en raison de son fort caractère, ou s’il a cherché à rencontrer les apôtres à Jérusalem. Il semble que Paul, avec l’aide du disciple Ananias, ait commencé à prêcher le Christ directement à Damas, où il se rendait lorsque survint sa conversion : « sans attendre, il proclamait dans les synagogues que Jésus est le fils de Dieu » (Ac 9,20), mais ensuite, les récits de son ministère divergent à propos de son séjour à Jérusalem.
Dans son épître aux Galates, Paul affirme : « aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain ou de monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, je suis parti pour l’Arabie, puis je suis revenu à Damas. Ensuite, trois ans après, je suis monté à Jérusalem » (Ga 1,16-18). Le livre des Actes, au contraire, affirme que Paul s’est tout de suite rendu à Jérusalem après sa conversion : « Arrivé à Jérusalem, Saoul essayait de s’agréger aux disciples ; mais tous avaient peur de lui, n’arrivant pas à le croire vraiment disciple. Barnabas le prit alors avec lui, l’introduisit auprès des apôtres et leur raconta comment, sur la route, il avait vu le Seigneur qui lui avait parlé, et comment, à Damas, il s’était exprimé avec assurance au nom de Jésus. Dès lors Saoul allait et venait avec eux dans Jérusalem, s’exprimant avec assurance au nom du Seigneur » (Ac 9,26-28).
Ces versions divergentes des débuts du ministère de Paul cachent un certain malaise. Selon son propre récit, fier de sa révélation de l’Evangile, il n’a voulu « recourir à aucun conseil humain » (v.16), tandis que selon les Actes, il « essayait de s’agréger aux disciples » (v.26). Autonomie ou collaboration ? Indépendance ou soumission ? Authenticité ou compromission ? Assurance ou hésitation ? Derrière cette question historique du passage immédiat ou différé de Paul à Jérusalem, se cache une question à nouveau psychologique. Entre le Paul héroïque, affirmé, solitaire et avant-coureur, et le Paul timide, isolé, qui cherche à s’intégrer à des gens qu’il persécutait auparavant, et qui lui pardonnent à grand peine, il y a un monde, qui correspond sans doute aux hésitations qui traversent son esprit.
L’enfer, c’est les Autres
Et de nous, qu’en est-il ? Comment vivons-nous nos relations aux autres ? Quelle part accordons-nous à notre autonomie, au respect de notre propre conception de l’Evangile, de nos visions de la vérité en politique ou des relations humaines que nous vivons ? Et d’autre part, comment nous sentons-nous parmi les autres ? Sommes-nous prêts à accorder des concessions ? A partager des sujets sensibles ? A accepter que les idées des autres aient aussi leur part de vérité qui nous échappe, en religion, en politique, dans les relations ?
« L’enfer, c’est les Autres », disait Jean-Paul Sartre. N’est-il pas plus pratique de s’enfermer dans son cocon – beaucoup de nous le pensent – et il est vrai qu’il faut être prudent en relations, que l’on ne parle pas de n’importe quoi avec n’importe qui. Pourtant, l’inverse est aussi vrai : L’enfer, comme le pensait Martin Luther, c’est être enfermé en soi-même, incapable de s’ouvrir aux autres et d’en être gratifié. Alors, qu’est-ce que l’Evangile, entre vocation individuelle et communauté de partage ? Et quel type de Paul êtes-vous : L’acteur individualiste ou le participant altruiste ? Tous deux ont leur place dans l’Eglise. Amen.
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