Prédication : Le désert à l'épreuve de la foi

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Paul-Émile Borduas (1905-1960), Le tombeau de la cathédrale défunte, early 1949, oil on canvas, 25 ½ x 31 ¾ in. signed and dated lower right: “Borduas/49”

Le livre biblique des Nombres, peu connu, expose la marche pénible des tribus d'Israël dans le désert, parsemée d'embuches, de révoltes et de jugements. Largement repris dans le christianisme, le thème de la marche dans le désert symbolise l'incontournable épreuve de la foi de tout croyant. Le livre convie à surpasser l'attitude des lamentations, qui permet certes d'exprimer sa souffrance, mais qui prive le croyant de l'espérance apaisante et dynamisante de la foi en la promesse de la bénédiction divine.
Gilles Bourquin,
Nombres 10,29-36 – Qui va guider le peuple ?

29 Moïse dit à Hobab, fils de Réouël le Madianite, son beau-père : « Nous partons pour la contrée dont le SEIGNEUR a dit : “Je vous la donne.” Viens avec nous. Nous te ferons profiter du bonheur que le SEIGNEUR a promis à Israël. » 30 Hobab lui répondit : « Je n’irai pas ; c’est dans mon pays que je veux aller, dans ma parenté. » 31 Moïse reprit : « Ne nous abandonne pas ! Etant donné que tu connais les endroits où nous pouvons camper dans le désert, tu nous serviras de guide. 32 Et si tu viens avec nous, lorsque nous arrivera ce bonheur que le SEIGNEUR veut nous accorder, nous t’en ferons profiter. »

33 Ils partirent de la montagne du SEIGNEUR pour une marche de trois jours. L’arche de l’alliance du SEIGNEUR était partie devant eux pour cette marche de trois jours afin de reconnaître l’endroit où ils pourraient camper. 34 La nuée du SEIGNEUR les couvrait pendant le jour, au moment où ils quittaient le campement.

35 Quand l’arche partait, Moïse disait : « Lève-toi, SEIGNEUR ! Tes ennemis se disperseront, tes adversaires s’enfuiront devant toi ! » 36 Et quand elle faisait halte, il disait : « Reviens, SEIGNEUR ! … Innombrables sont les milliers d’Israël ! »

Nombres 11,1-3 – Premières étapes, premières crises

1 Un jour le peuple se livra à des lamentations, ce que le SEIGNEUR entendit avec déplaisir. En les entendant le SEIGNEUR s’enflamma de colère. Le feu du SEIGNEUR ravagea le peuple et dévora un bout du camp. 2 Le peuple lança des cris vers Moïse qui intercéda auprès du SEIGNEUR ; et le feu se calma. 3 On donna à cet endroit le nom de Taveéra parce que le feu du SEIGNEUR avait ravagé les fils d’Israël.

Evangile de Luc 15,1-2 – Jésus et les pécheurs

1 Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de lui pour l’écouter. 2 Et les Pharisiens et les scribes murmuraient ; ils disaient : « Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! »

Prédication du 10 août 2025 à Orvin

Le livre des Nombres, le quatrième livre de la Bible juive, après la Genèse, l’Exode et le Lévitique, raconte l’histoire de la marche du peuple d’Israël dans le désert, à partir de la révélation au mont Sinaï jusqu’aux préparatifs de la conquête du pays de Canaan.

La marche au désert symbolise l’épreuve de la foi

Le livre des Nombres introduit donc un thème spirituel de la plus haute importance, qui sera largement repris dans le christianisme : l’expérience de la marche dans le désert, qui symbolise l’épreuve de la foi de chaque croyant, en tous lieux et à toutes époques.

La traversée du désert implique des conditions d’existence difficiles, pénibles, avec un accès limité aux biens nécessaires à la vie, à l’eau, à la nourriture, à la protection contre le soleil, le vent, et même le froid la nuit. Le désert offre donc des sujets de se réjouir limités, étant pauvre en distractions plaisantes, en végétation, en oasis, en lieux de rencontre, etc.

Pour cette raison, afin de fuir les distractions et les tentations du monde, de nombreux chrétiens se sont réfugiés au désert, surtout dans les premiers siècles de l’Eglise, soit dans des monastères, soit parfois dans des gites solitaires, pour une vie tournée vers Dieu.

Le désert est aussi un lieu de la perdition et de la mort, car sa vaste étendue monotone empêche de se repérer facilement, d’où la notion d’errance. Le livre des Nombres souligne cette nécessité de bonnes facultés d’orientation dans le désert, qui symbolisent l’orientation spirituelle dont chacun/e de nous a besoin pour avancer de jour en jour.

Très réaliste sur ce point, le texte des Nombres souligne que Moïse préconise deux moyens d’orientation complémentaires : D’une part, la guidance d’un connaisseur des lieux, son beau-père madianite, d’autre part, la conduite spirituelle, divine, symbolisée par l’arche de l’alliance, c’est-à-dire le temple portatif, qui précède et conduit le peuple dans sa marche.

J’en tire un principe de notre spiritualité : Rechercher notre chemin avec la Bible dans une main, et d’autres sources d’orientation dans l’autre main. La Bible, source d’inspiration pour ma vie, mon temple portatif, ne m’évite pas et ne m’interdit pas de consulter un médecin, un psychologue, des livres de méditation, de sagesse, ou d’autres sources.

A la manière de Moïse, conduisant son peuple dans le désert avec les conseils d’un autochtone, j’avance dans l’épreuve de ma vie, je développe ma spiritualité, en recherchant mon chemin auprès de la révélation biblique et de plusieurs autres sources d’inspiration.

L’écueil spirituel des lamentations et la violence divine excessive du livre des Nombres

Le livre des Nombres souligne exagérément les épreuves, les révoltes et les châtiments divins, qui deviennent si colossaux dans le récit, qu’ils en deviennent grotesques. Dans notre texte, de simples lamentations du peuple enflamment la colère du Seigneur, dont le feu calcine une partie du peuple. Lors de la dernière révolte du peuple (chapitre 25), qui vénère d’autres dieux, le fléau du Seigneur tue 24’000 personnes, un chiffre symbolique.

Cette vision extrémiste transmet toutefois un message spirituel intéressant, pour autant que nous parvenions à l’interpréter dans le bon sens, et que nous ne commencions pas à redouter que Dieu nous châtie à la moindre désobéissance ou au plus petit manque de foi.

Selon mon interprétation, par ses lamentations contre le sort que Dieu lui octroie, le peuple se prive du bien spirituel le plus précieux : Il ne parvient plus à discerner le sens que sa vie peut encore recevoir de Dieu. En se lamentant, le peuple se prive de la meilleure manière de traverser cette épreuve, c’est-à-dire dans une perspective de foi, de confiance en Dieu. Se mettre à dos contre Dieu en se lamentant sur son sort ne fait qu’aggraver la situation.

Je ne sous-entends pas qu’il est interdit de se plaindre. Cela nous arrive à tous et il est parfois nécessaire d’oser exprimer sa souffrance, mais j’estime qu’il est préférable de surmonter cette attitude négative, afin de retrouver une motivation positive dans la foi.

Le compliment involontaire de Pharisiens à Jésus

Le texte très court de l’Evangile de Luc apporte un complément intéressant à cette attitude persévérante de la foi dans l’épreuve du désert : « 1Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de Jésus pour l’écouter. 2Et les Pharisiens et les scribes murmuraient ; ils disaient : « Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! ».

Je commence par examiner l’attitude des Pharisiens, tels qu’ils sont décrits ici. Leur critique de Jésus nous apprend qu’eux-mêmes ne font pas bon accueil aux pécheurs, et ne partagent pas leurs repas avec eux. Les Pharisiens vivent séparés de leur peuple, ils se considèrent comme une caste de prêtres trop saints pour se mélanger aux pécheurs.

Le texte ne nous dit pas à quel type de pécheurs font allusion les Pharisiens dans leur critique de Jésus. La mention des « collecteurs d’impôt » laisse penser qu’il est peut-être question de l’attirance de l’argent, mais sans doute aussi d’une vie non conforme aux exigences de la Loi, par exemple au sujet du mariage et des relations sentimentales.

Peu importe. Il est permis de se demander, si en tant que prêtres, les Pharisiens ne contredisent pas leur vocation en vivant séparés du peuple, dont Dieu leur a confié la charge. En estimant le peuple pécheur, ils ont peut-être en partie raison, mais alors, c’est à eux de s’approcher des gens, et de leur enseigner les moyens d’améliorer leur conduite.

En critiquant l’attitude de Jésus par leurs paroles « Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux », les Pharisiens, sans s’en rendre compte, lui adressent le plus élevé des compliments : Ils admettent que Jésus fait son travail, qu’il passe son temps avec les gens qui bénéficient de sa présence, de sa bienveillance et de ses conseils.

Ne juger ni soi-même ni autrui, mais avancer sur le chemin de la foi

Le texte de l’Evangile ne sous-entend pas que les gens du peuple ne sont pas pécheurs, mais il précise que « les collecteurs d’impôt et les pécheurs s’approchaient tous de Jésus pour l’écouter ». Ces gens sont visiblement interpellés dans leurs erreurs et leur mal vivre par les paroles à la fois fermes et réconfortantes de Jésus. Contrairement à l’attitude des Pharisiens, qui leur donne l’impression que Dieu les exclut, l’attitude de Jésus leur donne l’impression que Dieu les appelle et les accueille malgré leurs défauts et leurs problèmes.

C’est ainsi, en effet, que je vous propose d’interpréter le mot « pécheurs » : Les pécheurs sont des gens qui ont des défauts et qui rencontrent des problèmes, ou encore, des gens qui ne réussissent pas tout ce qu’ils essayent de vivre et de faire. Selon cette définition, il me semble pertinent d’admettre, sans fausse modestie, que nous sommes tous pécheurs.

J’en dégage le principe spirituel suivant : Au lieu de tenter d’évaluer notre degré de sainteté, de mesurer dans quelle mesure nous sommes pécheurs ou spirituels, ce qui est impossible, le geste spirituel approprié consiste à « s’approcher de Jésus pour l’écouter ».

Cela signifie, selon mon interprétation (et il y en a d’autres possibles), prendre le temps de méditer sur ce qui nous arrive, et puiser à différentes sources psychologiques et spirituelles afin de découvrir et d’expérimenter des pistes de solutions à ce qui nous peine, à ce qui nous semble problématique dans nos vies.

Je résume pour conclure, les trois principes spirituels de mon message : 1) La Bible, temple portatif du croyant, n’exclut pas d’autres sources de spiritualité. 2) Evoluer d’une attitude plaintive à une perspective de foi permet de conserver une vision positive dans l’épreuve. 3) Ne pas se juger soi-même, mais avancer dans la bonne direction. Amen

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